Créer un personnage sombre, un personnage aux qualités négatives, est une tâche fascinante, mais aussi l’une des plus délicates en littérature.

"Les tentatives de meurtre de Marie-Clothilde à l'encontre d'Annabelle commencèrent quand elles avaient quatre et six ans, lors d'un pique-nique où l'on avait apporté couvertures et coussins autour d'une nappe à carreaux. Marie-Clothilde avait jeté un oreiller sur le visage de sa sœur, allongée sur le dos, et s'était assise lourdement dessus. Annabelle avait explosé de rire et oter les fesses de sa frangine de son frais minois pour respirer. Ses parents, stupéfaits, étaient eux-mêmes pliée en deux : 'cette Marie-Clothilde, quel clown'.

Eh bien, vous venez d'écouter un récit écrit par l'une de nos auditrices, Marion, qui raconte l'histoire d'une criminelle ou du moins d'une apprentie criminelle qui se venge de ceux qui la malmènent en tentant de les empoisonner, voire de les asphyxier. Bref, Marie-Clothilde, l'héroïne de cette histoire, ce n'est pas une tueuse professionnelle sexy comme Villanelle, ni un tueur comme Dexter, mais plutôt une criminelle amateur, donc un personnage tragi-comique à mi chemin entre la cousine Bette et Don Quichotte. 

Créer un personnage sombre, un personnage aux qualités négatives, c'est une tâche fascinante. Mais aussi une des plus délicates en littérature. D'abord parce qu'il faut rendre le personnage crédible, par exemple dans "La cousine Bette" de Balzac, le moteur de Bette qui la pousse à détruire les autres membres de sa famille, c'est la jalousie. C'est l'envie, l'envie qui est le moteur premier de ce qu'on appelle aujourd'hui la perversion narcissique, le désir de détruire l'autre psychiquement. Cette perversion, elle existait dans la littérature bien avant l'invention de la psychanalyse. Il suffit de penser à "La cousine Bette", mais aussi à Iago, causant méthodiquement la perte d'Othello dans la pièce de Shakespeare. 

Tout l'enjeu, c'est de montrer comment ce genre de personnage va tisser sa toile. La préparation d'un crime, en quelque sorte, ce qu'on appelle la préméditation. On pourrait presque dire que la préméditation, c'est un genre littéraire à soi seul. "La cousine Bette" et "Othello", ce sont deux récits de préméditation et ils dressent les cheveux sur la tête. Du coup, quand votre héros ou un personnage important de votre récit nourrit des envies de meurtre, vous êtes de fait dans une logique de préméditation plutôt que dans une logique de révélation. Donc, pour Marion, notre auteure, il y a une difficulté supplémentaire parce que son personnage passe à l'acte. Elle essaie vraiment de tuer des gens. Donc comme un auteur n'est pas forcément un criminel dans la vraie vie, je rassure les auditeurs. L'adage bien connu des romanciers "Écrit à partir de ce que tu connais. Sinon, ça va faire fake, etc". Il est difficile à appliquer dans ce cas. 

Il y a forcément une mise à distance au moment d'approcher un personnage de psychopathe ou de criminel. La difficulté, c'est de ne pas opérer cette mise à distance par le biais du cliché ou de la caricature. La bonne mise à distance, ça va être souvent le fantastique ou l'humour qui vont la rendre possible. Le fantastique, ce sont par exemple les personnages démoniaques de Stephen King qui semblent sortis d'un cauchemar ou le suricate de Max Bird. L'humour c'est Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent. Ou pour revenir au texte de Marion que j'ai vraiment adoré, notre autrice d'aujourd'hui, "cette Marie-Clotilde, quel clown ! L'anecdote tourne longtemps dans les réunions familiales comme l'une des premières bêtises de l'impitoyable petite sœur. Tellement spontanée, gaffeuse, moche, mais spontanée, gaffeuse. S'ensuivirent une noyade ratée, un écrasement sur les roues d'un camion loupé, un embrasement capillaire potentiellement mortel, manqué. Autant de bêtises bien innocentes et que personne ne trouva très grave". 

Conclusion de cette chronique pour décrire un personnage criminel, un personnage qui franchit toutes les limites, le réalisme psychique ne suffit pas. Le réalisme magique ou l'humour sont en quelque sorte la façon de déployer la dimension criminelle sur le papier. 

  • Légende du visuel principal: Comment écrire un bon méchant ? © Getty / David Wall
Programmation musicale
L'équipe
Contact