Isabelle Sorente revient avec une chronique sur les enfants sauvages.

L'utopie de l'enfant sauvage, intelligent et fort

Vous connaissez Mowgli, ce garçon né à la fin du XIXème siècle de l’imaginaire viril de Rudyard Kipling, un enfant élevé dans la jungle par l’ours Baloo et la panthère Bagheera ? Quelques années plus tard, en 1912, c’est au tour d’Edgar Burroughs de créer un personnage d’enfant sauvage, toujours un garçon évidemment, je vous présente Tarzan, ce petit lord qui survit dans la jungle parmi les grands singes, tout en apprenant à lire tout seul, grâce à son intelligence hors normes et aux livres d’images laissés par ses parents. 

L’enfant sauvage, tel qu’il apparaît dans la fiction au début du XXème siècle, est donc à la fois fort physiquement et supérieurement intelligent. Juste avant le carnage de la Première Guerre mondiale, l’enfant sauvage incarne le rêve d’un homme encore capable de vivre en harmonie avec la nature et ses dangers. 

Après deux guerres mondiales, le rêve devient plus mélancolique. On commence à savoir que les "enfants sauvages", c’est-à-dire, les enfants livrés à eux-mêmes, sans contact avec d’autres êtres humains, ces enfants survivent au prix de graves dommages psychiques. 

C’est ce que raconte, en 1970, le très beau film de François Truffaut, l’Enfant Sauvage, consacré à Victor de l’Aveyron. La communication, l’affection, restent possibles, mais on est très loin du mythe viril du survivor. On le sait aujourd’hui, Victor de l’Aveyron était probablement un enfant martyr que ses parents auraient tenté d’égorger avant de l’abandonner dans la forêt, un enfant traumatisé à vie. Le mythe du survivant à l’intelligence supérieure en prend un coup. Conséquence, dans la fiction, ce sont les serial killers qui vont remplacer les enfants sauvages en tant que représentants d’une intelligence hors norme et d’une force invincible. 

Alors terminé Mowgli, Tarzan ? Terminé pour de bon, ce rêve de survie hors civilisation ? 

Terminé pour les garçons, peut-être. Parce que le vrai Mowgli existe, et il s’appelle Marie-Angélique Leblanc. Non, ce n’est pas de la cancel-culture. Marie-Angélique Leblanc ne s’appelait sans doute pas comme ça au départ, parce que c’est une Amérindienne de la tribu des Renards, un tribu décimée par les Sioux et surtout par les Français au début du dix-huitième siècle. La petite fille renarde, donc, est adoptée vers 1715 par une noble Française qui vit au Canada. Alors que l’enfant a sept ans, la mère et sa fille adoptive embarquent pour la France, et se retrouvent bloquées dans le port de Marseille, en 1720, en pleine épidémie de peste. C’est une histoire vraie, il faut imaginer l’ambiance de fin du monde dans la ville et sur les bateaux coincés dans le port. Croyant bien faire, la mère confie la petite au propriétaire d’une filature de soie qui la viole dès qu’il en a l’occasion. Que fait Marie-Angélique, âgée de neuf ans ? Elle s’enfuit avec une petite fille de son âge qui travaille dans la filature, une esclave sans doute originaire d’Ethiopie - et les deux gamines vont devenir de vraies enfants sauvages. 

Elles ne parlent pas la même langue, alors elles communiquent par gestes et par sifflements. Les deux gosses vont survivre ensemble, seules, dans les forêts françaises pendant dix ans. Elles savent pêcher, chasser, se protéger du froid en creusant des terriers. On finit par les retrouver jeunes filles, dans la Marne, de terrifiantes jeunes filles griffues, tuant leurs proies vivantes, se nourrissant de chair crue. La compagne de Marie-Angélique est abattue, le propriétaire du bois a eu très peur, mais il faut croire que Marie-Angélique possède cette intelligence hors norme digne d’un personnage de fiction. Recueillie par des religieuses, elle va apprendre à lire, à écrire, elle écrira même ses mémoires et surtout, elle finira sa vie entourée de livres. 

Car les livres soignent, c’est la conclusion de cette histoire. Les livres rendent un territoire à ceux qui n’en ont plus. Ils rendent la parole à ceux qui n’osent pas élever la voix. Les livres sont notre dernier territoire sauvage, et notre rempart contre la régression. 

Au nom des enfants sauvages et des adultes qui les aiment, rouvrez donc les librairies.

  • Légende du visuel principal: Marie-Angélique Leblanc, une enfant sauvage, inspiration de Mowgli ? © Getty / Viktoriia Baydalina / EyeEm
L'équipe
Contact