Mademba a été éventré par une baïonnette et trois fois, il supplie Alfa Ndiaye de l’achever. Trois fois, Alfa Ndiaye va refuser... L’histoire d’Alfa et de Mademba se déroule à la fois dans les tranchées de la première guerre mondiale et dans un monde mythologique qui fait la puissance du roman de David Diop.

« Toute chose est double », dit Alfa Ndiaye. Alfa Ndiaye, c’est le héros du magnifique roman Frère d’âme de David Diop. « Toute chose est double », dit Alfa Ndiaye en parlant de ce monde où tout ce qui vit porte déjà en lui-même sa propre destruction, où toutes et tous désirent et redoutent cette alliance des opposés que William Blake appelait « le mariage du ciel et de l’enfer ». Cette ambivalence passionnée et destructrice, c’est à la fois celle du héros de David Diop et celle du monde infernal dans lequel il se trouve plongé. Ce mot là, héros, semble taillé sur mesure pour Alfa Ndiaye. Aujourd’hui, on emploie plus volontiers des mots comme narrateur ou protagoniste pour parler des personnages d’un roman, comme si les héros antiques préféraient se réincarner dans les jeux vidéo ou les séries plutôt que dans les livres. Mais Alfa Ndiaye, même s’il est aussi le narrateur de son histoire, est d’abord un héros.

C’est un héros de guerre pour commencer puisque le roman se déroule durant la guerre de 14, un enfer où se trouvent plongés deux tirailleurs sénégalais, Alfa Ndiaye et son meilleur ami, celui qu’il appelle son plus que frère, Mademba Diop. La scène inaugurale du roman c’est l’agonie de Mademba sur le champ de bataille. Mademba a été éventré par une baïonnette, ses boyaux lui sortent du ventre et trois fois, il supplie Alfa Ndiaye de l’achever. Trois fois, Alfa Ndiaye va refuser. D’emblée ces trois supplications et ces trois refus nous plongent dans un monde mythologique. L’histoire d’Alfa et de Mademba se déroule dans les tranchées de la première guerre mondiale mais aussi durant toutes les guerres, elle convoque la magie occulte de tous les rites guerriers puisqu’à l’issue de ces trois supplications et de ces trois refus, Mademba meurt et Alfa Ndiaye est transformé à jamais. Ou plutôt, Alfa va commencer à subir une série de transformations étranges et tragiques qui constituent la dynamique même du roman.

Alfa Ndiaye commence donc par se transformer en héros. Il devient le genre de guerrier que ses camarades admirent et que son capitaine veut faire décorer, un héros capable de « sortir en hurlant des entrailles de la terre » - dit-il - pour aller tuer l’ennemi. Sauf qu’Alfa Ndiaye ne se contente pas de se battre, il devient de plus en plus cruel. Il coupe les mains de ses ennemis qu’il ramène comme des trophées, accrochées à leur fusil : « Je rapportais toujours à la fin de la bataille, dans la nuit noire ou la nuit baignée de lune et de sang, un fusil ennemi avec la main qui allait avec. La main qui l’avait tenu, la main qui l’avait serré, la main qui l’avait nettoyé, la main qui l’avait graissé, la main qui l’avait chargé, déchargé et rechargé. » En vérité, traumatisé par la mort de Mademba, Alfa éventre ses ennemis avant de leur couper la main. Et il ne les éventre pas pour se venger mais pour pouvoir faire pour eux ce qu’il n’a pas fait pour son ami : abréger leurs souffrances et les achever. A force de le voir revenir couvert de sang avec ses trophées humains, même ses camarades finissent par avoir peur de lui. Et le capitaine va envoyer Alfa Ndiaye à l’arrière pour décompresser.

Et c’est là, dans un hôpital, qu’il va se souvenir de sa jeunesse dans le monde d’avant la guerre, une jeunesse passée dans un monde magique et proche de la nature aussi irrémédiablement disparu que son ami Mademba... ou pas tout à fait disparu. Mais ne dévoilons pas la fin de ce roman aux couleurs alchimiques. Disons seulement que la nuit noire, la lune et le sang y sont omniprésents. Et que les transformations du héros sont doubles, comme toutes les choses de la vie au cœur des ténèbres : elles relèvent à la fois de la folie et de la légende. Alfa Ndiaye est le fils d’un vieux sage et d’une belle nomade peule... mais son parrain pourrait bien être le capitaine Kurtz de Joseph Conrad. Il se pourrait aussi qu’on ait vu son ombre entrer dans la danse à la fin du Septième sceau d’Ingmar Bergman. Alors si le mariage du ciel et de l’enfer ne vous fait pas peur, lisez Frère d’âme, le roman magnifique de David Diop.

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