Qu’un petit poisson se reconnaisse dans un miroir stupéfie la communauté scientifique. Et s’il existait plus de formes de consciences de soi que nous ne l’imaginions ? Et si le « test du miroir » ne testait pas celui qu’on croit ?

Vous vous souvenez peut-être qu’en octobre dernier, on a appris qu’un petit poisson, le labre nettoyeur, était capable de se reconnaître dans un miroir. Le test du miroir, ou test de Gallup, mis au point dans les années 70, consiste à faire une petite marque sur la peau ou le pelage d’un animal, à un endroit non visible pour lui, par exemple sur le front d’un éléphant ou d’un chimpanzé, et à voir s’il tente de l’effacer lorsqu’il remarque la présence de la marque dans un miroir. Alors on en déduit que l’animal sait que c’est lui dans la glace et qu’il partage avec l’homme ce merveilleux privilège - la conscience de soi. Les animaux capables de réussir le test, jusqu’ici, n’étaient pas si nombreux. Les singes, les dauphins, les éléphants et certains cochons faisaient partie du club très fermé de « ceux qui réussissent le test du miroir », un club qui rappelle un peu la version animale de Mensa, le club des surdoués à plus de 150 de QI.

Et voilà que l’automne dernier, on apprend qu’un petit poisson, un petit poisson spécialisé dans le nettoyage, une petite femme de ménage de rien du tout, puisque son job, dans la chaîne alimentaire, consiste à débarrasser d’autres poissons de parasites, un poisson pas plus gros que mon index passe le test du miroir. C’est l’équipe d’un biologiste japonais, Masanori Khoda qui a mené l’expérience à l’université d’Osaka. Les poissons, à qui on injecte un produit coloré - inoffensif pour leur santé, je vous rassure – les poissons se tortillent pour faire partir la marque et en plus de ça, s’amusent avec le miroir, foncent vers leur reflet et s’arrêtent à la dernière minute, tournent sur eux-mêmes, bref, testent pour vérifier que oui, oui, c’est bien d’eux qu’il s’agit. Et visiblement ça les amuse beaucoup. Conclusion de l’expérience : ces animaux qui auront peut-être disparu d’ici 2050, parce que d’ici 2050, tous les poissons auront peut-être disparu des océans, les poissons, donc, ou certains d’entre eux sont probablement doués de conscience de soi.

Mais le grand test, le vrai test, c’est la réaction des êtres humains aux alentours. Réaction de Gordon Gallup, le psychologue inventeur du test : Impossible. Selon lui, on aurait confondu la manie de nettoyage du poisson avec une volonté de faire disparaître la marque. Or la majorité de la communauté scientifique s’accorde à ce jour pour dire que non, la manie de nettoyage du poisson n’explique pas les positions inédites qu’il prend pour observer son reflet.

Réactions des neurologues : le test du miroir, finalement, ne prouve pas grand-chose. Il prouve que l’animal a conscience de son corps, certes. Mais de ses émotions, comme un vrai humain ? L’animal ne peut rien prouver. Difficile à savoir donc.

Mais ce « difficile » à savoir, n’est-ce pas finalement notre test du miroir à nous ? Parce que si nous sommes si malins, si nous nous considérons comme le club de surdoués de la création alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On dirait que nous sommes assez intelligents pour justifier l’élimination d’autres espèces mais pas assez pour faire une hypothèse audacieuse. C’est à dire pour envisager qu’il puisse exister d’autres formes d’altérité et des formes de conscience de soi qui ne passent pas nécessairement par le fait de contempler sa gueule toutes les cinq minutes. Est-ce que la conscience de soi se limite à poster un selfie sur Instagram ou à vérifier que nous n’avons pas de tâche sur notre chemise ? Si c’est ça, la conscience de soi, les oiseaux qui saluent le soleil ou le labre nettoyeur ont beaucoup à nous apprendre.

Au moment où toutes les espèces – sauf la nôtre, pensons-nous innocemment, nous qui voyageons en première classe du Titanic - au moment où toute les espèces semblent menacées allons-nous nous rendre compte qu’il y avait un peu plus « d’autres » que nous ne le pensions ? Que l’excuse de dire, « ils ne se rendent pas compte » ne tenait pas debout ?

Cette prise de conscience serait la vraie réussite du test du miroir - parce que le vrai miroir, ce n’est pas un morceau de verre dépoli mais notre planète. Voilà ce que tentent de nous dire les poissons et les oiseaux. Et ils en crèvent que nous ne passions pas le test, malgré tous les indices qu’ils essaient de nous donner.

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