Il y a l’expérience que l’on accumule, il y a celle que l’on désire. Il y a « l’expérience » Amazon ou Google. Et il y a les poèmes de William Blake.

L’expérience est un mot fascinant. Peut-être parce que l’expérience signifie beaucoup de choses différentes. L’expérience dit que nous avons survécu à un certain nombre d’épreuves, compris un certain nombre de choses, l’expérience trahit notre connaissance de la vie. C’est le sens premier du mot, donné par le Grand Robert : « L’expérience du monde, des choses, des hommes. Avoir l’expérience de la vie militaire, de la guerre. Acquérir l’expérience d’un métier, d’une technique, d’un art. L’expérience constante des affaires. » Le genre d’exemples qui, je ne sais pas pourquoi, m’évoque un homme d’âge mûr et content de lui, portant des toasts aux mariages, parlant très fort aux repas de familles. Allez savoir pourquoi un homme d’expérience et une femme d’expérience n’évoquent pas les mêmes images.

Et puis il y a l’expérience que l’on provoque, celle que l’on cherche, celle que l’on désire. C’est le sens étourdissant, risqué, dangereux de l’expérience, qui peut être une expérience scientifique ou l’expérience d’un état modifié de conscience, quelque chose qui change la donne une bonne fois pour toutes, une expérience qui peut vous transformer à jamais. Les sensations, le ressenti, les émotions font partie de notre expérience, c’est ce qui en fait la beauté ou le danger, le corps est impliqué, c’est le pèse-nerfs d’Antonin Artaud, ou la peau sur la table de Céline parlant de l’expérience de l’écriture, ou encore, Les chants d’innocence et d’expérience du grand William Blake.

Et puis, il y a l’expérience Google, l’expérience Windows, l’expérience Amazon. Vous l’avez remarqué, nos sites incontournables nous proposent sans cesse d’« améliorer notre expérience ». Et on se demande bien ce que ça veut dire, « améliorer notre expérience ». Moins de cookies, plus de cookies, un fond d’écran différent ? Ce qui est sûr, c’est qu’« améliorer votre expérience » ne signifie pas voyager d’avantage ou pimenter votre vie amoureuse, non, « améliorer votre expérience » signifie donner gratuitement vos données, répondre à des questionnaires sur la qualité d’un échange virtuel, voire d’un rendez-vous que vous avez annulé à la dernière minute, car l’amélioration de votre expérience semble se moquer de votre expérience réelle, bref, c’est ce qu’on pourrait appeler une expérience « beaucoup de bruit pour rien ». Sauf que cette expérience « beaucoup de bruit pour rien » est aussi une expérience économique bien réelle. Puisque votre attention, c’est un peu comme les écosystèmes, une chose vitale dont on vous fait croire qu’elle n’a aucune valeur. Améliorer votre expérience, et répondre à un questionnaire détaillé, dispense celui qui pose les questions de recruter une personne dédiée à la qualité du service, puisque les utilisateurs s’en occupent gratuitement. Oh merveille de cette expérience ! qui donne envie de crier : « Je ne suis pas idiot, recrute un responsable au lieu de me faire travailler gratuitement pour toi, alors que je te paye ! » Mais ce cri douloureux résonne dans le vide, car il est impossible de répondre à cet email d’amélioration de votre expérience généré automatiquement, et l’utilisateur fait donc l’expérience de la frustration. Il fait aussi l’expérience de la privation sensorielle, rivé toute la journée à son siège ergonomique, à son écran et à ses e-mails. Car tel est le pacte passé pour conserver sa place en première classe du Titanic : se priver d’expérience, pour améliorer son expérience. Et pourtant, nous sommes libres, pourtant personne ne peut nous ôter nos sensations. Comme le dit William Blake, dans Le mariage du ciel et de l’enfer : « il semble au Dévorant qu’il tient le Prolifique dans ses chaînes ; mais cela n’est point ; il ne tient que des portions d’existence et s’imagine qu’il tient le tout. »

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