Nous croyons vivre dans un monde rationnel. Mais ce n’est pas vrai. Nous sommes en permanence troublés, affectés, bouleversés par des sortilèges. Notre monde rapide, rentable, logique est peuplé de magiciens, de possédés et d’apprentis sorciers.

L’apprenti-sorcier, vous le connaissez tous. C’est celui qui ne maîtrise pas son pouvoir. Il croit bien faire mais chaque fois qu’il essaie d’enchanter le monde, l’empreinte carbone augmente, la température chauffe, un immeuble s’écroule, une émeute éclate, un musée brûle avec tous ses trésors parce que l’apprenti-sorcier est en permanence déchiré entre son avidité et sa générosité, entre sa satisfaction immédiate et sa survie à long terme. L’apprenti-sorcier ne peut pas choisir son camp, tantôt il s’éclate, tantôt il regrette, et tantôt il s’éclate, et tantôt il regrette, un peu comme les automobilistes qui conduisent par à-coups, trop vite, arrêt, trop vite, arrêt. Il ne maîtrise pas son pouvoir, pas du tout. Il rend tout le monde malade. Et il souffre. Beaucoup. 

Il y a aussi le magicien qui veut vous vendre quelque chose. Lui maîtrise déjà mieux son pouvoir. Il connaît la force du verbe et la puissance du nom. Il peut vous en parler des heures, de la force du verbe et la puissance du nom. Il est payé pour ça, il travaille dans une agence de communication. Et voilà comment, après de longues et épuisantes cérémonies secrètes, les magiciens conscient de la puissance du nom décident de baptiser un smoothie Innocent ou une infusion en bouteille Honest, Innocent et Honest, deux marques dont Coca-Cola se trouve être le principal actionnaire. J’imagine les longues cérémonies secrètes au cours desquelles les magiciens, lors d’épuisants brainstormings, c’est à de dire de tempêtes volontairement déclenchées sous leur crâne, finissent par revenir à la formule toute simple inscrite sur la bouteille d’Alice au Pays des Merveilles, la formule qui dit : Buvez-moi. Et aussitôt une question magique se pose : que promet le smoothie « innocent », quel est le pouvoir du thé « honnête » ? Est-ce que le fait de boire va me rendre sur le champ mon innocence et mon honnêteté ? Ou bien c’est le contraire, je suis une cible difficile et revêche et ce que le mot magique me dit, c’est, bois-moi, je suis innocent, cet arrière-goût chimique qui colle à ma réputation fait qu’injustement tu te méfies de moi, cet arrière-goût d’avidité dans ta bouche est une erreur de perception, bois-moi. Alors moi je ne bois pas. Si encore ça s’appelait Dégueulasse ou Fin du Monde, l’humour me rassurerait. Mais Innocent et Honnête, je trouve ça brillant. Vraiment brillant. Un peu comme une pomme rouge offerte par une sorcière qui vous endort pour cent ans.

Et puis il y a la longue cohorte des possédés du temps. Cette fois, ce n’est plus un conte, c’est une vraie malédiction. Lancée plusieurs fois par jour, comme si chaque seconde de votre vie devait être rentable, comme si votre respiration ne vous appartenait plus. Temps de lecture 2 minutes. Temps de cuisson 3 minutes. Temps de trajets 4 minutes. Temps d’attente 5 minutes. Et pourquoi ce temps gagné ? Pour produire quoi, pour oublier quoi ? Pour ne pas s’arrêter, pour ne pas voir quoi ?

La sorcière et activiste Starhawk dit que la magie, c’est être capable de transformer la conscience à volonté. Mais maîtriser son propre esprit, n’est-ce pas la plus ancienne définition de la sagesse ? Ce n’est pas la magie qui rend irrationnel. C’est oublier son existence qui finit par nous rendre fous.

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