Toutes les légendes naissent d’une erreur et toutes les erreurs créent une dette. Une fée n’est pas invitée à une fête, un philtre d’amour est bu par la mauvaise personne, un démon revient quinze ans plus tard réclamer son dû.... C’est alors que la dette doit être payée par la génération suivante.

Toutes les légendes naissent d’une erreur et toutes les erreurs créent une dette. Une fée n’est pas invitée à une fête, un philtre d’amour est bu par la mauvaise personne, un démon avec lequel on passe un pacte, dans un moment d’égarement, revient quinze ans plus tard réclamer son dû. C’est alors que la dette doit être payée, elle doit être payée par la génération suivante. La fille du meunier apprend que son père avait promis au diable la première chose qui passerait sous un pommier, il se trouve que c’était elle, dommage, son père pleure, le pauvre, il n’a pas fait exprès. La princesse se pique le doigt et sombre dans le coma parce qu’une magicienne en veut à ses parents, eux non plus, n’ont pas fait exprès, les pauvres, ils n’avaient pas prévu ça. Ces malheurs supportés par les héritiers nous rappellent bien sûr, nos secrets de famille, la transmission de nos névroses personnelles, les pactes qui lient les descendants aux compromis des ascendants. Cinq mille ans que ça dure.

Mais alors que la forêt amazonienne part en fumée, la dette a pris des proportions démesurées et l’erreur s’appelle désormais l’effondrement des écosystèmes – que les scientifiques tentent désespérément de traduire en effondrement économique, puisque l’économie est devenue la seule légende autorisée. Aujourd’hui, les conteurs et les griots ne chantent plus, ils produisent des bilans chiffrés. Sinon, on n’écoute pas ce qu’ils racontent.

Pourtant, l’histoire pourrait se dire autrement. Par exemple, un génie vient voir un roi, et lui dit, voilà, je te propose une invention qui va faire de toi un homme riche, créer des emplois et augmenter le bien-être de la population. Très bien, dit le roi. En échange, dit le génie, tu devras me sacrifier, à chaque changement de saison, plusieurs milliers de jeunes gens audacieux. Le roi réfléchit, il se gratte la tête, il sent bien que l’autre est retors. Et puis il se dit que le pays a des millions d’habitants, que le taux de natalité est positif, que le sacrifice humain existe depuis l’aube des temps - et il accepte le marché. Il vient d’accepter l’invention de l’automobile. Ce que le génie ne lui avait pas dit, bien sûr, c’est que d’autres pactes suivraient le premier, pactes en cascade, écrits en lettres minuscules comme au bas d’un crédit à la consommation, qu’il faudrait exploiter de l’énergie fossile, négocier rudement avec les pays du sud, et qu’en fin de compte, ce ne seraient pas seulement quelques milliers de jeunes gens désinvoltes qui seraient sacrifiés les soirs de fête, mais plusieurs millions d’animaux, l’air qu’on respire et la terre sur laquelle on marche. Mais le roi ne pouvait pas savoir ça, le pauvre, il ne se méfiait pas, il n’avait pas lu beaucoup de mythologie, il avait fait des études de commerce.

Autre conte, celui du génie, un autre génie, plus retors que le premier, vient voir le roi, un autre roi, plus jeune, ça se passe quelques générations plus tard, et lui dit, voilà, je te propose de connaître les pensées de tes sujets, ça te permettra de les rendre heureux et toi aussi, tu seras heureux, tu n’auras plus de révolution à craindre, tout le monde sera heureux, c’est du win-win. Le roi ne se gratte même pas la tête, il est beaucoup plus naïf que le précédent, on n’enseigne plus les humanités à la fac, donc, il fonce, le roi. Et il accepte la création des réseaux sociaux. Et voilà qu’il se retrouve lui-même sous surveillance. Et les faits, les faits qui sont la sève de notre écosystème de communication sont désormais impitoyablement vidés de leur substance et remplacés par des fake news. Le roi pleure, il est très malheureux. Nous aussi.

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