Deux jours après la publication du dernier rapport du GIEC sur le dépeuplement inéluctable des océans, que nous dit la voix de la petite sirène ?

« Loin en mer, l’eau est bleue comme les pétales du plus beau bluet, et claire comme le verre le plus pur [...] Mais n’allez pas croire qu’il y ait [au fond] seulement un sol nu et du sable blanc ; non, il y pousse des arbres et plantes les plus étranges, dont les tiges et les feuilles sont si souples qu’elles s’agitent au moindre mouvement [...] A l’endroit le plus profond se trouve le château du roi de la mer dont les murs sont en corail »... 

Cela serre le cœur de relire l’ouverture de La petite Sirène de Hans Christian Andersen deux jours après que les experts du GIEC aient rendu un rapport tragique sur les océans, puisque la vie sous-marine est en train de dépérir. Le corail qui forme les murs des palais sous-marins aura probablement disparu dans trente ans. Les coquillages aussi.

Vous connaissez probablement deux versions de l’histoire de la petite sirène, celle d’Andersen écrite au dix-neuvième siècle, et celle de Walt Disney datant de 1989. Le conte d’Andersen est tragique. La sirène tombe amoureuse d’un prince et se rend chez une sorcière qui lui coupe la langue, pour fabriquer le philtre de sang et de douleur qui lui permettra de transformer sa queue de poisson en une paire de jolies jambes. La transformation est un supplice, puisque chaque fois que la sirène marche, elle a le sentiment que des couteaux lui déchirent les pieds. 

Ces détails cruels ne seront pas repris par Disney, pas plus que la dimension spirituelle de l’histoire. Car la sirène ne cherche pas seulement un homme : elle cherche à gagner une âme, qu’elle ne pourra acquérir que si un homme tombe amoureux d’elle. C’est pourquoi, à la fin du conte, n’étant pas aimée, elle perd tout, l’homme et l’âme éternelle.

Car après sa mort, dans le conte d’Andersen, la sirène se réincarne en créature aérienne capable de gagner une âme par elle-même, grâce à ses actions, sans dépendre de personne. Le conte d’Andersen peut donc se lire comme une étape, le premier chapitre d’une quête initiatique qui n’en est qu’à son commencement – où l’aspect tragique n’empêche pas l’optimisme.

Un siècle plus tard, chez Disney, l’histoire est tragiquement aplatie, puisqu’elle se réduit à une quête amoureuse conformiste qui se termine bien, la sirène devient humaine et se marie avec le prince avec la bénédiction de son papa. Encore trente ans plus tard, en 2019, plus précisément en juillet dernier, les studios Disney ont scandalisé une partie de leur public en annonçant leur décision de confier à Halle Bailey, une chanteuse noire américaine de dix-neuf ans, le rôle de la sirène dans l’adaptation filmée du dessin animé. Trentenaires et quarantenaires fantasmant depuis l’enfance sur la blancheur de peau et les cheveux roux de la sirène ont vigoureusement protesté contre cet acte de bien-pensance sous le hashtag #NotmyAriel. Cet histoire de couleur de cheveux me semble quand même un combat dérisoire, ce qui me dérange le plus restant l’effacement de la quête spirituelle et du besoin d’éternité, mais bon, cela ne regarde que moi.

Alors qui est vraiment la petite sirène ? Voici deux hypothèses qui m’apparaissent, en ce mois de septembre 2019. Première hypothèse, la petite sirène est, en réalité, un trans. La petite sirène raconte l’histoire d’une transition, une créature renonce à sa queue et à sa voix pour pouvoir écarter les jambes. Le prince ne comprend rien et choisit la fille normale. La sirène poursuit sa route.

Cette chronique étant écrite après la publication du rapport tragique du GIEC sur les océans, ma deuxième hypothèse, c’est que la sirène à la langue coupée dont « les yeux [parlent] plus profondément au cœur que le chant des esclaves » est en réalité un animal, la messagère du règne animal et de son lien mystique à l’imagination humaine. Muettes, ensanglantées, les espèces sous-marines et les oiseaux nous regardent. 

Nous sommes la sorcière qui coupons la langue des bêtes, qui les faisons danser dans nos salons pour ne pas les entendre, qui avons passé avec les autres espèces un pacte destructeur. Les scientifiques mesurent désormais le danger menaçant notre environnement physique. 

Mais il suffit de relire La petite sirène pour comprendre que les coquillages, le corail, les poissons, l’eau profonde ne sont pas que de la matière ou même des espèces vivantes, mais le tissu même de notre imagination. La façon dont nous racontons des histoires, dont nous faisons des psychanalyses, dont nous pensons, dont nous rêvons, le tissu même de notre conscience est en train de se déchirer et sera blessé à jamais par la disparition des poissons, des arbres et des oiseaux. 

Certains reprochent à Greta Thunberg de montrer son émotion, de perdre son calme lors de ses derniers discours, mais son émotion prouve seulement qu’elle est saine d’esprit.

On ne peut rester indifférent à la mort des sirènes.

  • Légende du visuel principal: Gravure ancienne de "La Petite sirène" (auteur inconnu) © Getty / duncan1890
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