Cette semaine, Bruno Donnet revient sur la longue interview qu’Emmanuel Macron a accepté d’accorder au magazine "Valeurs Actuelles".

Bruno, vous vous êtes intéressé à la longue interview qu’Emmanuel Macron a accepté d’accorder au magazine Valeurs actuelles car ce choix a fait naître, chez vous, une grande interrogation...

Oui, cette question Dorothée, on pourrait la résumer en ces termes : est-ce qu’accorder un entretien au journal favori de l’extrême-droite… c’est extrêmement adroit, ou extrêmement risqué ? Pour y répondre, il faut commencer par poser un élément de contexte et souligner que cette interview intervient dans un moment assez particulier pour l’hebdomadaire, qui, vendredi dernier, s’est fait pincer par la brigade de l’émission « Quotidien » de TMC, en plein flagrant délit d’enfumage manifeste ! 

Je vous rappelle les faits : Valeurs actuelles a publié un reportage dans lequel un journaliste a accompagné Nadine Morano dans son quartier de naissance, « le Haut-Du-Lièvre », sur les hauteurs de Nancy, une cité dans laquelle… je cite le journal : « les petits blancs auraient disparus du paysage », vivraient « comme des exilés » à l’intérieur de chez eux, et dans laquelle il serait devenu totalement « impossible de trouver la moindre tranche de jambon ». Bien. Le problème, c’est que les fins limiers du programme de Yann Barthès sont allés vérifier sur place. Ils ont commencé par rencontrer Yvette, 35 ans de vie commune avec le « Haut-du-Lièvre » qui leur a dit ceci : 

« Il a changé le quartier ? Ah bah il a évolué. En bien ou en mal ? En bien ! En bien, ça a totalement changé. »

Avant d’aller voir Hassan, le patron de la supérette du coin, censé faire de la rétention… de jambon :

« Bonjour Hassan. Bonjour. Y’a du jambon ici ? Bah on a 3 rayons de jambon ! »

Voilà, c’est donc à ce journal, qui n’hésite pas à tordre la réalité pour la présenter sous un jour… hautement orienté, qu’Emmanuel Macron a choisi de se confier. C’est une grande première, car avant lui, aucun président de la république en exercice n’avait accordé d’interview à un titre qui, rappelons-le, a été condamné par la justice, en décembre 2015, pour « provocation à la haine », rien que ça, après une couverture consacrée aux Roms, sur laquelle on pouvait lire : « Roms, l’overdose ».

Alors pourquoi le président de la république a-t-il fait un tel choix, et en quoi est-ce que ça nous intéresse d’un point de vue médiatique ? Ce qu’il a de très intéressant dans cet épisode, c’est qu’il marque une nouvelle étape, un pas… supplémentaire, dans sa stratégie vis-à-vis de l’extrême droite. Il ne vous a pas échappé qu’Emmanuel Macron considère Marine Le Pen comme son unique adversaire politique, qu’il adore cette situation et qu’il n’hésite jamais à lui tendre des perches monumentales, (la dernière en date s’appelle…  « la polémique sur le voile »), tout simplement parce que plus Marine Le Pen progresse, plus il peut apparaître comme l’unique rempart… au chaos. Et bien ce que Macron a fait ... politiquement, en anéantissant le Parti Socialiste, en étouffant la droite traditionnelle, il tente désormais de le faire ... médiatiquement. 

Pour bien le comprendre, il suffit de lire la façon dont il a justifié cet entretien. Il a dit : « Valeurs actuelles est un très bon journal, il faut le lire pour comprendre ce que pense la droite ». Sous-entendu : « la droite, c’est Valeurs actuelles », pas Le Figaro ou Le Point, non, c’est Valeurs actuelles… tout court. Alors en lui donnant… l’onction présidentielle, Macron offre une légitimité totalement inespérée à ce magazine mais surtout, surtout, il vient prolonger… médiatiquement ce qu’il ne cesse d’opérer… politiquement : une simplification extrême. Un peu comme si Macron était devenu l’indien Jivaro de la politique, un réducteur de tête qui n’hésite pas à rabougrir celles des autres et à en brandir une, une seule, totalement effrayante, pour réussir à imposer la sienne… comme seule valeur actuelle. 

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