Bruno Donnet a envie de faire l’éloge de la lenteur et de quelque chose d’infiniment rare : le temps long, à la télévision… Il a vu un moment rare et suspendu dans le magazine "13h15, le samedi" que proposait France 2 sur l'affaire Paul François contre Monsanto.

Ça ne vous aura pas échappé, cette semaine, toute retournée par l’incendie de Notre-Dame, la télé était extrêmement intéressée… par le temps. Pourquoi ? Eh bien parce que Speedy Macron l’a dit dans le poste mardi : va falloir foncer, y aller dare-dare et reconstruire en 5 ans une cathédrale que nos ancêtres ont mis près de deux siècles à bâtir !  Alors possible ? Pas possible ? On ne sait pas, mais, toute la semaine, des ribambelles d’experts se sont succédés sur les plateaux pour nous livrer leur point de vue.

Personnellement, cette frénésie, cette hystérie autour des délais de reconstruction d’un monument qui n’a eu le temps ni de refroidir, ni de sécher, m’a littéralement rendu dingo, voilà pourquoi j’ai choisi, ce matin, de vous parler… de tout autre chose. De quelque chose de lent. De très lent même. D’un moment rare et suspendu, que j’ai vu dans le magazine « 13h15, le samedi » que proposait France 2. 

Il y était question d’un homme, Paul François, 55 ans, agriculteur qui se présentait dans le formidable reportage qui lui était consacré… en ces termes :

Je m’appelle Paul François, ma vie a basculé le 27 avril 2004. Ce jour-là, j’ai inhalé les vapeurs d’un herbicide fabriqué par la société Monsanto.

Empoisonné par les vapeurs des saloperies qu’il pulvérisait dans ses champs, Paul François est resté plusieurs jours dans le coma, il a passé cinq mois à l’hôpital et a n’a pas pu travailler pendant près d’un an. Mais, si France 2 s’est intéressé à lui, c’est parce que Paul François a entamé un combat en justice contre Monsanto. Ainsi, il y a 5 ans, les caméras de France 2 avaient déjà filmé l’agriculteur, au moment où il venait de gagner en première instance, contre le géant des pesticides :

C’est la première fois au monde où un citoyen fait condamner cette firme 

Seulement voilà, être David… et vouloir terrasser Goliath, c’est pas de la tarte et donc… ça prend du temps. Car depuis cinq ans, figurez-vous que Monsanto a fait appel de la décision. Elle a perdu. Puis, elle s’est pourvue en cassation et là… elle a gagné

Du coup, après l’annulation de la décision de justice, un nouveau procès a eu lieu, qui s’est tenu il y a quelques semaines. Paul François, vous l’imaginez bien, jouait là un moment absolument crucial de son existence et les caméras de France 2 étaient là, encore là, présentes, au moment où, accompagné de sa fille et de son avocat, l’agriculteur attendait dans un tout petit bureau, le coup de téléphone qui lui dirait si oui, ou non, la justice lui donnait raison. Et c’est cette séquence-là Sonia qui fût un moment… absolument bouleversant. Bouleversant, parce qu’elle nous a été montrée comme ceci : l’avocat s’est emparé du téléphone dont la sonnerie venait de retentir. Il a demandé à son client :

« On y va ? Ouais »

Et après avoir brièvement dit :

« Allo. Oui, oui, oui »

Le document de France 2 nous a proposé… ça :

Du silence… Très précisément 17 secondes de silence ! Alors à la radio, c’est indiffusable, mais à la télé, ce fût un moment totalement incroyable, où la seule force des plans de coupe sur le visage de l’agriculteur, nous permettait de saisir toute l’intensité de ce qu’il était en train de vivre. Après 17 secondes haletantes, la libération sonore est donc intervenue :

« Merci. Merci. Ah, bah me faites pas des peurs comme ça ! »

Monsanto a été reconnu coupable et Paul François, en larmes, a passé un coup de fil à sa mère :

« Maman, c’est gagné. C’est gagné oui »

Alors si France 2 a pu tourner cette séquence-là, accéder à un tel moment d’intensité, c’est parce que les journalistes ont su tisser un lien, un lien dans le temps avec cet homme qui leur a accordé sa confiance. Car oui, le temps long à la télévision à des vertus fabuleuses. On soulignera tout de même, que si, à la télé, le temps long est extrêmement payant, on ne peut pas forcément en dire autant en matière politique où, rappelons-le, sur le cas du glyphosate, les mêmes qui voudraient rebâtir Notre-Dame en 5 ans, ont rejeté, à l’Assemblée,  un amendement qui aurait permis d’interdire l’herbicide dans deux ans !

  • Légende du visuel principal: Le fermier Paul François et son avocat François Lafforgue © AFP
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