La musique qu’il m’a semblé reconnaître Sonia, c’est celle… du Mépris. Alors attention, pas du "Mépris" de Jean-Luc Godard, non, celle du mépris à l’égard des journalistes et même de tous ceux qui fabriquent la télévision.

Pourquoi ? Et bien, d’abord, parce que j’ai vu un président de la République s’incruster dans le poste, sous une forme que je croyais totalement dépassée, ou réservée aux vœux de fin d’année, façon Valéry et Anne-Aymone Giscard d’Estaing. Une allocution en majesté, depuis le palais de l’Elysée, c’est-à-dire un exercice, comme l’a parfaitement fait remarquer Gilles Bouleau, « que les présidents de la République réservent aux occasions solennelles. »

Le problème, c’est que mardi, il n'y avait aucune de raison de se montrer si solennel. Le gouvernement avait été un peu remanié. On avait tout juste changé trois ministres et deux secrétaires d’état, et ce n’était tellement pas solennel que le Premier ministre n’avait même pas jugé bon de présenter sa démission. 

Bref, on était bien loin de l’époque où, à la veille d’entrer en guerre contre l’Irak, Mitterrand avait débarqué dans le poste, depuis l’Elysée, pour nous flanquer les chocottes. 

Du coup, je me suis demandé pour quelle raison Emmanuel Macron avait bien pu choisir d’intervenir sous une telle forme. Alors ? Alors je l’ai écouté, très attentivement, et je l’ai entendu dire, ceci : 

Je tenais ce soir à m’adresser directement à vous.

Et c’est ainsi que j’ai compris que « directement », ça voulait dire : sans avoir à supporter ces emmerdeurs de journalistes ! 

Finie donc l’époque des joutes musclées avec Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel. Fini le mode de communication du nouveau monde. Et terminé les contradicteurs. Ce qui est extrêmement pratique puisque ça permet, par exemple, de pouvoir dire, sans jamais être démenti : 

Le gouvernement est sur la bonne voie. 

Alors vous allez me dire : pourquoi est-ce que vous convoquez Le Mépris ? Et bien tout simplement parce que renseignement pris auprès des états-majors de TF1 et de France 2, je suis en mesure de vous révéler ce matin que les chaînes n’ont appris qu’à 17 heures que le président de la République viendrait s’installer dans leurs 20 heures. Et, qu’à cette heure-là, l’Elysée avait promis une intervention de cinq minutes, pas plus. Or, finalement, l’intervention d’Emmanuel Macron, à la montre Seiko à quartz de Gilles Bouleau, « elle a duré très précisément 12 minutes et 15 secondes ».

Alors douze minutes au lieu de cinq, qu’est-ce que ça change ? Et bien pour un JT, ça change tout. Tout, car ça bouleverse… le conducteur. Je vous explique : un  journal, ça dure généralement une petite quarantaine de minutes, ceux qui le fabriquent décident vers 9h du matin d’y faire entrer un certain nombre de reportages, or, si vous avez douze minutes… de moins, il faut faire sauter cinq ou six sujets. 

Un jour de remaniement et d’inondations dramatiques, c’est pour le moins fâcheux ! Donc, en décidant, très tardivement, de venir causer, en majesté, pendant douze longues minutes, Emmanuel Macron a proprement conduit les chaînes à écraser toute une partie du travail journalistique qu’elles avaient produit en amont. Et à remplacer portraits des nouveaux ministres, analyses et commentaires par sa seule voix… à lui !  

Alors voilà, dans le générique de votre émission Sonia, on entend chaque matin Emmanuel Macron dire que « les journalistes ne l’intéressent pas ». On sait désormais que leurs petites contingences de fabrication ne l’émeuvent pas non plus. C’est inquiétant, car lorsque l’on méprise ainsi ceux qui fabriquent la télévision, on méprise également, par ricochet, tous ceux qui la regardent. Et ceux qui, comme nous, se rappellent du Mépris de Godard. Et se souviennent parfaitement qu’au-delà du mépris, le cinéaste montrait surtout, dans son film, comment se désagrège un couple. 

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Emmanuel Macron © AFP / John Thys
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