En matière d’interview politique, la gestion du temps est devenu un paramètre hautement stratégique.

Lundi soir Bruno, vous êtes tombé sur Laurent Wauquiez dans le 20 heures de TF1 et vous nous dites ce matin qu’en matière d’interview politique, la gestion du temps est devenu un paramètre hautement stratégique…

Oui Sonia pour une raison simple : faute de temps, interviewer un politique, à la télé, est devenu un exercice infiniment compliqué.

Ça ne vous a pas échappé, sur les grandes chaînes, le temps dévolu à la parole politique, est de plus en plus court. Lundi par exemple, Laurent Wauqiez ne sera resté que 4 minutes et 58 secondes sur le plateau de TF1. Pourquoi ? Et bien, d’abord, parce que convaincues qu’elles sont que la politique n’intéresse plus personne, les chaînes généralistes ont inventé des stratégies pour réduire ce temps-là, pour le packager et même… pour le marketer. Ainsi, si Gilles Bouleau a commencé son entretien par ces mots :

« Je voudrais vous poser ce soir 3 questions »

C’est parce que le cadre, l’espace dans lequel intervenait Laurent Wauquiez porte un nom, celui d’une rubrique, qui s’intitule : « 3 questions à », sous-entendu : « vous barrez pas les gars, ce sera pas long ».

Lundi soir donc, l’homme à la parka rouge était invité pour causer… gilets jaunes. 3 questions, 5 minutes : il fallait faire vite, avoir un angle… serré, impossible donc de lui parler d’autre chose que du mouvement de contestation dont il est solidaire. 

Et pourtant, 24 heures plus tôt, en plein rassemblement devant des militants de « Sens commun », Wauquiez venait de commettre un raccourci, pour le moins scabreux, puisqu’au sujet de la PMA, il n’avait pas hésité à nous balancer ça :

« Tout ceci a un nom : c’est l’eugénisme. Tout ceci a été fait par un régime : le nazisme »

Allons bon, « nazisme », rien de moins ; seulement voilà, 24 heures plus tard, faute de temps, pas une question ne lui a été posée sur cette sortie… pourtant tonitruante. 

Alors, ceci posé, ça n’a pas empêché Gilles Bouleau de mener une excellente interview, puisqu’au moment de sa toute dernière question, la troisième donc, il a très méticuleusement coincé Wauquiez en lui demandant… ceci :

« Parmi les ardents défenseurs d’une taxe carbone et donc d’une augmentation des carburants, un responsable politique a prononcé la phrase suivante : "le but est de passer d’un système de fiscalité pénalisant l’emploi à un système de fiscalité pénalisant la pollution. Est-ce que vous savez qui a prononcé cette phrase ? »

Voilà, à ce moment-là, Wauquiez l’a regardé tel le lapin pris dans les phares d’une bagnole et Bouleau lui a dit :

« C’est vous, en 2009 ! »

En d’autres termes, Gilles Bouleau a mis en évidence… archive et déclarations à l’appui, que le leader républicain avait très opportunément retourné sa veste et qu’il critiquait… aujourd’hui, des mesures dont il réclamait la mise en place urgente… il y a neuf ans. 

Seulement voilà, là encore, le temps est venu jouer les trouble-fête : parfaitement conscient que Gilles Bouleau était arrivé au terme de ses trois questions, et sachant donc très bien qu’il n’y aurait plus de relance, Wauquiez s’est alors mis à jouer la montre. Il n’a à aucun moment cherché à justifier la contradiction qui venait de lui être mise sous le nez, et s’est contenté de dérouler, très tranquillement, l’argumentaire qu’il avait préparé. Il a dit :

« Le problème, c’est toutes ces taxes »

Puis il en a rajouté :

« Vous vous rendez compte de toutes les taxes qui ont augmenté ? »

Avant de conclure :

« Trop, c’est trop. »

Alors ce petit épisode Sonia pose, pour les interviewers, deux questions absolument majeures : d’abord celle de l’opiniâtreté journalistique : peut-on considérer que dès lors qu’on a posé une question qui fâche, on a suffisamment travaillé ? Ou faut-il la reposer et faire remarquer qu’on n’a pas obtenu de réponse ? Et puis bien sûr celle de la stratégie. Vous connaissez la locution latine « in coda venenum », « dans la queue le venin » qui veut que pour être efficace, l’estocade doit être portée… à la fin. Car en des temps où l’on ne dispose plus que de trois questions pour convaincre, pas sûr qu’elle soit encore valide.

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