Il y a plus de 50 ans, avant les frémissements de Mai-68, les femmes n'avaient pas de "désir", tandis que les hommes avaient des "besoins".

Fantasmes : faut-il tout se dire ? Sophie Cadalen, psychanalyste, se penche sur la question...
Fantasmes : faut-il tout se dire ? Sophie Cadalen, psychanalyste, se penche sur la question... © Getty / gilaxia

Petit résumé des préjugés en vogue, mais dont il reste quelques traces

Il y a plus de 50 ans, avant les frémissements de Mai-68, les femmes n'avaient pas de "désir", tandis que les hommes avaient des "besoins".

Les femmes faisaient des enfants, il fallait bien pour cela en passer par quelques exercices obligés, mais, au-delà d'aider Monsieur à décompresser, en passant, le but était clair : que s'épanouisse sa vocation - son dévouement à la famille

Monsieur, qui évidemment comblait Madame en la faisant Mère, avait lui quelques marottes, qu'il était naturel qu'il assouvisse devant des images coquines ou après d'une femme plus légère - car, bizarrement, il y en avait. Ses besoins, reconnus comme "hygiéniques", l'autorisaient à fantasmer sur les blondes, les gros seins ou les belles fesses : rien que de très normal - pour un homme.

Et puis, ce fut Mai-68

Et puis est arrivé un printemps agité et une révolte des femmes qui, en faisant sauter les carcans et les soutien-gorges, se sont affirmées comme, elles aussi, créatures de fantasmes et de désirs qui ne sont pas tous dirigés vers l'enfant à faire. Ce dont les hommes, bien qu'un peu apeurés, ne pouvaient pas se plaindre : d'après Lacan, même s'il n'y a pas de rapport sexuel, la relation s'en trouve plus épanouie si tous les partenaires ont la même visée : jouir.  

Sauf que la sexualité, c'est plus compliqué qu'il n'y paraît. Elle n'est ni strictement physique (pour ça, on va à la salle de sport), ni complètement volontaire. Si on désirait et faisait comme on l'a décidé, ça se saurait

Alors, ce je-ne-sais-quoi, qui dans la vie en général nous échappe, que les psychanalystes nomment "inconscient" , on tente de le cadrer. Plus nous nous libérons, plus nous voulons border nos libertés par des modes d'emploi.

Plus se révèlent nos originalités (chacun ses trucs et ses plaisirs), plus nous voulons les normer. Et ces fantasmes, que donc les femmes n'avaient pas, et que les hommes avaient, eux, d'une manière bien définie, voilà qu'aujourd'hui nous serions tous tenus de les avoir et de les assumer. 

Conversation sur l'oreiller

LUI : dis-moi, mon amour, qu'est-ce que tu as, comme fantasme ? T'as pas des envies... inavouables ?

(déjà ça coince : si c'est "inavouable", ça va être compliqué à avouer là, comme ça. Mais bon, elle ne veut pas décevoir son cher et tendre)

ELLE : euh... oui, oui, sans doute... oui je dois avoir des envies.

- des envies de quoi ?

- ben, de... de choses avec toi. Que tu me regardes, par exemple.

- oui, c'est bien ça mais... que d'autres hommes te regardent, également ?

- ah euh... oui. Oui, par exemple. Oui, ils nous observeraient, faisant des... des trucs.

- c'est surtout toi qu'ils regardent.

- euh... oui, si tu veux ?

- et tu les connais ? Je suis sûr qu'il y a là des hommes que tu connais et que ça te plaît.

- mm oui, c'est vrai, il y en a que je reconnais

- mais qui ? J'aimerais que tu me dises : qui est là ?

- le patron. Le boucher. Stéphane.

- comment ça, mon pote Stéphane ? Mais pourquoi tu parles de lui ? Mais ça va pas bien ou quoi Sophie ? Nan mais qu'est-ce qui se passe ?

S'en suivra un débat stérile : 

- mais pourquoi lui ? 

- bah, je sais pas, j'ai dit ça comme ça...

- si t'as dit ça comme ça, c'est qu'il y a une raison !

Et blablabli, et blablabla.

En conclusion

Ce qui est à traquer toujours, pour défendre nos libertés (car les libertés sont à défendre et à conquérir sans cesse), ce sont ces injonctions à être "comme il faut être" sous couvert d' "épanouir notre être", ainsi que cette fameuse transparence, impossible et suspecte - surtout quand il s'agit de fantasmer...

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