Christophe André revient sur l'évolution du traitement de la schizophrénie. En s'appuyant sur son expérience et ses souvenirs, il explique combien il est essentiel, pour mieux la traiter, de ne plus donner l'impression qu'elle fait peur et, surtout, que son diagnostic ne soit plus considéré comme une condamnation.

Quelles approches pour mieux traiter une personne atteinte de schizophrénie ?
Quelles approches pour mieux traiter une personne atteinte de schizophrénie ? © Getty / Urilux

Deux des mes amis d'enfance atteints de schizophrénie 

Quand j'étais au collège en 6e, j'étais assis derrière Nathalie (pseudonyme), qui était très jolie, malicieuse et mystérieuse. J'en étais bien sûr amoureux. Au lycée, en terminale, j'étais copain avec Jean-Michel (pseudonyme), le roi de la BD qui nous livrait chaque mois un résumé des aventures de la classe où figuraient profs et élèves joyeusement caricaturés

Sur la photo de classe, Jean-Michel et moi sommes côte à côte. Il un bras sur mon épaule, un oeil au beurre noir, séquelles du match de rugby de la semaine précédente. J'ai eu bien sûr d'autres copines et copains de classe, mais ces deux-là, c'est différent. Ils sont tombés ensuite malades de schizophrénie. Je les ai revus tous les deux quinze ans plus tard, mais à l'hôpital. 

Je vous raconte. Un jour, je suis appelé en chirurgie au chevet d'une patiente que les infirmières trouvaient bizarre. Une jeune mère de famille qui s'était défenestrée et se trouvait cassée de partout. Je rentre dans la chambre et je la reconnais tout de suite. Elle me reconnaît encore plus vite et s'écrie "La Fouine !" le surnom qu'elle me donnait en sixième. Elle est très, très contente de me revoir. Elle éclate de rire. Moi aussi, je suis content. Je souris. Elle est toujours aussi jolie, mais je comprend vite que, derrière ces rires, elle délire. Double tristesse. Son corps est brisé et son esprit bat la campagne. 

Un autre jour, c'est Jean Michel que je reçois en consultation adressé par son médecin. Je n'avais pas repéré son nom sur la liste des patients du jour, mais à peine est-il entré dans le bureau que je le reconnais tout de suite. Par contre, je vois bien que lui ne me remet pas. Quand j'évoque nos souvenirs communs, il ne réagit pas. Il ne répond que "peut-être oui, j'ai oublié". Il ne parle que par mots courts et évasifs. Son regard est vide. Son corps est devant moi, mais son esprit est parti pour un drôle de voyage.

Quand la schizophrénie était autrefois bien moins comprise qu'aujourd'hui, faute de moyens

Je n'ai pas soigné moi-même mes amis malades, je n'aurais pas eu le calme ni le recul nécessaire et, à l'époque, dans les années 80, et il nous restait encore beaucoup de progrès à faire. On ne savait pas très bien d'où venait la schizophrénie et, du coup, on élaborez beaucoup de théories fumeuses, on accusait, comme toujours injustement, les parents. Nous avions des médicaments qui calmaient, et abrutissaient à la fois, et le résultat n'était pas réjouissant. Mais nous n'avions rien d'autre pour les aider à ne pas délirer ou se rétracter sur eux-mêmes. 

Et puis, toujours à l'époque, on disait plein de bêtises sur cette maladie. On pensait que c'était un dédoublement de personnalité on idéalisait où on poétisait parfois les délires des patients, comme s'ils étaient des mages connectés à un autre monde. On les étiquetaient pour toujours en parlant d'un schizophrène ou des "patients schizo". Alors c'est vrai que, parfois, le langage politiquement correct est agaçant, contraignant. 

Mais, en médecine, il est important de rappeler qu'il n'y a pas des schizophrènes, mais des humains qui souffrent de schizophrénie. Des humains qui souffrent et qu'il faut soigner et non juger

Des humains qui peuvent se rétablir durablement, sinon guérir pour toujours. Des humains qui peuvent revenir à une vie normale, une vie action de relations, joyeuses et cohérentes et qui ne soit pas marquée par l'angoisse et le désordre. 

Aujourd'hui, les jeunes chercheurs et les jeunes psychiatres dispose d'outils de compréhension et de soins formidables. Et c'est vraiment une bonne nouvelle pour les patients qui souffrent de schizophrénie, à une condition : être suivis, accompagnés et parfois soignés très tôt. 

Pour cela, il faut que la maladie ne fasse plus peur, que le diagnostic ne soit plus une condamnation et que le traitement ne soit plus un chemin de croix. Tout cela, je le vois bien, c'est en route. 

Foi de vieux psychiatre. 

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