« Aujourd’hui, je vais vous parler de mes filles, d’une maison, de nostalgie et de progrès… »

Comme vous peut-être, je fais partie de cette génération d’enfants nés dans les années 1950 et 1960, qui ont grandi dans une société qui croyait au progrès, qui avait foi en l’avenir, et qui était sûre que demain serait mieux qu’hier.

Quand je raconte mon enfance et ma jeunesse à mes trois filles, elles sont fascinées et me disent qu’elles auraient aimé vivre à cette époque de légèreté, dans laquelle on laissait les enfants aller jouer seuls dans la rue, dans laquelle les étudiants qui cherchaient un petit boulot ou un appartement à louer le matin en avaient trouvé un le soir venu, cette époque d’avant le SIDA et le terrorisme, cette époque où le réchauffement climatique n’existait pas, au moins dans nos esprits. Et je m’aperçois que, sans l’avoir vécu elles-mêmes, mes filles sont un peu nostalgiques de mon propre passé. Mince alors…

Je les ai rendues nostalgiques de ma jeunesse à moi ! Est-ce que je n’aurai pas un peu embelli mon passé, par hasard ? Est-ce que je n’aurai pas un peu confondu ma subjectivité avec la réalité ? Évidemment ! comme la plupart des gens ! 

Car je n’ai pas eu tendance à parler spontanément à mes filles des guerres qui duraient encore dans mon enfance (guerres d’Indochine ou d’Algérie, à laquelle mon père avait du participer) ; je ne leur ai pas parlé des copains d’école ou de lycée qui avaient eu la polio et étaient handicapés à vie ; je ne leur ai pas parlé de la violence domestique, à cette époque où les hommes battaient leur femme, où les parents battaient leurs enfants, où tout le monde battait les animaux, sans que personne ne trouve ça scandaleux… 

Rien n’explique mieux le bon vieux temps qu’une mauvaise mémoire !

Pour tout un tas de raisons, la plupart des humains ont tendance à embellir leur passé. C’est normal : se dire que l’existence était plus douce autrefois aide à supporter le vieillissement : au moins, on aura eu une belle vie ! Imaginez si c’était l’inverse : se dire qu’on a eu un passé pénible et que les choses s’améliorent seulement maintenant, alors qu’on est vieux et qu’on va mourir un de ces jours ! 

Mais non : avoir vécu est déjà une chance. Et pouvoir vieillir en est une autre. Comme le disait je ne sais plus qui : « Vieillir, c’est tout de même le meilleur truc qu’on ait trouvé pour ne pas mourir jeune ! » La vie pouvait être belle autrefois, et ça fait du bien de s’en souvenir. Ça c’est pour le subjectif de notre perception, le côté littéraire et psychologique de la nostalgie. 

Mais pour le côté mathématique et historique, aucune raison d’être nostalgique. Les chiffres sont là et ils sont clairs : le monde progresse dans tous les domaines : moins de violence, plus d’éducation, plus de santé, plus de démocratie, plus d’empathie, plus de fraternité… 

Ces progrès sont parfois irréguliers, incomplets, discontinus, mal répartis selon les moments ou les régions du globe. Pour autant, ils sont réels, chiffrés, objectivables. 

Mais le dire, ce n’est pas dire que tout est parfait, partout, et qu’on peut s’arrêter et se reposer sur nos lauriers. Car échapper à la distorsion nostalgique ne doit pas nous jeter dans les bras de la religion progressiste : voir le progrès comme un mouvement naturel et inexorable, et avoir une foi aveugle dans sa survenue. « Si la pile de linge sale baisse, ce n’est pas que les vêtements se sont lavés tout seuls, mais que quelqu’un a fait la lessive ! » Et si certaines violences ont reculé, c’est que des humains s’en sont mêlés, en organisant des changements sociaux, culturels, matériels… 

Eh oui ! Restons éveillés et actifs car, comme beaucoup de bonnes choses dans nos vies, le progrès, qu’il soit personnel ou collectif, n’est pas à attendre mais à construire.

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