Je bavardais l’autre jour finances avec une de mes filles, la plus insouciante des trois, celle pour laquelle je me fais parfois du souci tant l’argent ne l’intéresse guère. Je m’efforçais de lui expliquer que c’était utile, parfois, de faire des économies, pour pouvoir financer des projets, partir en vacances.

"J'ai compris que ma prudence et le souci d’avoir quelques économies - au cas où - était liée à mon passé et à mon anxiété"
"J'ai compris que ma prudence et le souci d’avoir quelques économies - au cas où - était liée à mon passé et à mon anxiété" © Getty / twomeows

Ou même s’acheter un équipement de sport, ou faire face aux imprévus. Elle m’écouta poliment, et me répondit : 

Tu as sans doute raison, mais ça ne m’intéresse pas trop ces histoires

Puis, histoire de me décourager définitivement de lui délivrer des cours d’économie domestique, elle m’asséna avec un grand sourire : 

Et puis tu sais papa, les linceuls n’ont pas de poches ! 

Ça m’a coupé le sifflet ! 

Et au lieu de me désoler ou de m’agacer, cette réplique me bouscula comme une épiphanie, une révélation. Au lieu d’y entendre une expression d’inconséquence et d’insouciance, j’y entendais une forme de sagesse : « les linceuls n’ont pas de poches »… 

Mince alors ! C’est vrai, après tout… 

Du coup, non seulement, je renonçai dans l’immédiat à poursuivre la discussion sur ce thème, mais surtout, dans les jours qui suivirent, je me mis à réfléchir sur mon propre rapport à l’argent, en comprenant que ma prudence et le souci d’avoir quelques économies - au cas où - était liée à mon passé et à mon anxiété, et que, comme ma fille n’avait ni mon passé ni mon anxiété, il était donc logique qu’elle n’ait pas envie d’économiser. 

Mais mes réflexions ne s’arrêtèrent pas là

Je me remis à songer aussi, allez savoir pourquoi, à la période de ma vie de psychothérapeute où je faisais des thérapies de couple. Et au rôle que l’argent y jouait alors…

Tant que le couple s’aime, l’argent n’est le plus souvent qu’une source de frictions et de frottements bénins, le porte-monnaie est comme le tube de dentifrice. On se chamaille pour des trucs bêtes, parce que le conjoint ne referme jamais le tube de dentifrice après s’être brossé les dents, ou parce qu’il ne note jamais sur le talon du chéquier à quoi correspondait le chèque détaché. À ce détail d’ailleurs, vous voyez que mes dernières thérapies de couple datent d’il y a longtemps, du temps où l’on faisait des chèques en papier ! 

Mais ce qui m’impressionnait le plus, c’était le rôle de l’argent dans les divorces et les séparations ! C’est comme les infections en chirurgie : c’est de là que viennent toujours les ennuis, les complications, les surinfections de la plaie, ouverte par la séparation. Chacun se met alors à compter et recompter tout ce qu’il a donné et que l’autre n’a pas rendu ; tout ce qui se chiffre est soupesé, évalué ; et chacun réclame sèchement sa monnaie…

Une fois que le voile de l’amour s’est déchiré, tous les petits défauts, tous les petits détails que l’on tolérait chez l’autre, parce qu’on l’aimait, deviennent insupportables

Quand l’affection, et tout ce qui va avec elle – compréhension et pardon – se retire, alors les petits travers du conjoint deviennent de grandes névroses, et on se demande comment on a pu partager si longtemps la vie d’une personne aussi mesquine !

C’est l’horreur bien sûr pour ceux qui se séparent ; surtout pour eux... Mais aussi, un peu, pour le thérapeute, qui réalise que les carottes sont cuites depuis longtemps. Car souvent, on vient trop tard en thérapie, à minuit moins cinq avant l’explosion. Et les plaies d’argent sont alors devenues mortelles. 

On devrait sans doute proposer un conseil psychologico-budgétaire à chaque jeune couple ; mais ce ne serait pas très romantique, je le reconnais. Ou alors, offrir aux jeunes mariés ou pacsés un recueil d’aphorismes sur l’argent, où ils pourraient méditer ensemble, chaque soir, sur telle ou telle sentence, comme cette remarque d’Oscar Wilde : 

Quand j’étais jeune, je croyais que dans la vie l’argent était la chose la plus importante ; maintenant que je suis vieux, je ne le crois plus, je le sais… 

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