Nous réfléchissons à cet équilibre délicat, qui régit la vie en société : comment débloquer les uns et comment bloquer les autres…

De la phobie sociale à l'absence totale de scrupules… En tant que psychiatre, Christophe André hésite entre débloquer les uns et bloquer les autres
De la phobie sociale à l'absence totale de scrupules… En tant que psychiatre, Christophe André hésite entre débloquer les uns et bloquer les autres © Getty / John M Lund Photography Inc

Longtemps dans ma vie, "j’ai débloqué"

Je parle de ma vie de psy, bien sûr, durant laquelle, en tant que spécialiste des phobies, j’étais, en quelque sorte, un débloqueur de peurs, un déverrouilleur d’inhibitions.

Mon métier, c’était d’aider patientes et patients handicapés par la peur de parler en public, de prendre l’avion, d’aborder des inconnus, ou de croiser une araignée. Ce travail de déblocage n’aboutissait pas à supprimer totalement les peurs - car un peu de peur nous rend toujours service - mais à les rendre surmontables. Ainsi, les phobiques des araignées, les arachnophobes ne se transformaient pas en arachnophiles après la thérapie, mais devenaient capables d’aller à la cave ou au grenier au risque de rencontrer les bestioles redoutées. Les phobiques sociaux et les très grands timides ne devenaient pas des histrioniques extravertis et envahissants, mais des personnes capables de parler à des inconnus, de faire des exposés en public sans perdre leurs moyens, ou de se lancer sans trembler sur une piste de danse…

J’avais un peu le sentiment qu’une fois leurs blocages surmontés, mes patients devenaient des humains plus équilibrés et nuancés que les autres : ils avaient connu les blocages liés à la peur, ils s’en étaient libérés, et donc gardaient en eux la délicatesse et l’empathie des personnes qui en ont bavé, toujours soucieuses à ce que pouvaient penser les autres. C’est la vertu des blocages et des inhibitions que l’on a surmontés : on en ressort libre mais prudent et attentif à ce qui nous entoure.

Voilà, en tant psychiatre, j’ai donc beaucoup aimé débloquer mes patients. 

Mais en tant humain, j’aimerais beaucoup pouvoir bloquer…

Parfois, certains de mes semblables… 

J’aimerais bien qu’au moment de se garer en double file, de téléphoner dans le train à gorge déployée, d’écouter leur musique à fond sur la plage, davantage d’humains se posent la question : « est-ce que je ne risque pas déranger ? » 

J’aimerais bien qu’au moment de partir se balader en montagne en tongs et sans chapeau, certains humains soient bloqués par la pensée : « est-ce que ce n’est pas un peu imprudent ? et égoïste aussi s’il faut déranger des pompiers pour venir à notre secours ? » 

J’aimerais bien qu’au moment de faire du jet ski, certains humains éprouvent quelque inhibition à l’idée de polluer inutilement la planète, traumatiser les poissons et éventuellement décapiter quelques nageurs.

Mais comment faire ? Les psys savent débloquer les inquiets inhibés, mais qui pour bloquer les malpolis mal embouchés ? Je transmets le dossier aux sociologues, aux pédagogues, aux spécialistes du vivre ensemble…

Ce sera difficile ? Oui, je sais bien. C’est ce que je me disais avant-hier, en rédigeant cette chronique. Mais hier après-midi, me baladant dans Paris, j’ai vu peinte sur un mur cette phrase, la meilleure réponse possible à tous les pessimistes : « Que ceux qui pensent que c’est impossible laissent faire ceux qui ont envie d’essayer ! »

Changer le genre humain, c’est possible, alors on va essayer…

L'équipe
Contact
Thèmes associés