L’actualité, c’est cette dernière ligne droite avant le premier tour de la présidentielle, dimanche.

Ce ne sera pas seulement la victoire de deux candidats, ce sera aussi la défaite de neuf autres. Défaite qui sera publique.

Et la littérature, capable comme toujours de flairer les soubresauts de notre époque, nous offre justement un texte passionnant sur l’humiliation. Ça s’appelle L’humiliation, le Moyen Age et nous, et c’est signé de l’illustre Michel Zinc, pour qui mon cœur bat, et depuis longtemps.

Michel Zinc est historien, et il est parti d’un constat simple, il dit : pendant longtemps, on a vu le mot « respect » mis à toutes les sauces, invoqué à tout bout de champ ; or, depuis quatre ou cinq ans, c’est l’invasion de son contraire, l’humiliation. Je cite : « Parcourez les titres de presse : vous y lirez que telle personnalité politique, tel acteur ou chanteur a été humilié, taclé, à moins que ce soi lui ou elle qui a été humilié, taclé. »

Et donc il décide remonter le fil de cette notion à travers les âges, et oh j’adore, il écrit : « ne lésinons pas. Je vais remonter jusqu'au Moyen Age. » « Ne lésinons pas » : c’est Noël !

Là, il y a quelque chose de passionnant: il se trouve que tout le Moyen Age est parcouru d’une tension, qui se joue entre l’idéal d’humilité, promu par le christianisme (et la scène fondatrice du christianisme est une scène d’humiliation, la mise en croix de Jésus),

Et d’un autre côté, la société chevaleresque, qui s’appuie sur exactement le contraire, à savoir : l’honneur et la puissance.

Et tout le Moyen Age est déchiré par cette contradiction.

Eh bien il se passe rigoureusement la même chose aujourd’hui, en remplaçant par : les citoyens, à la place des croyants, et la politique, à la place des chevaliers. Parce que les aspirations sont les mêmes : d’un côté, on a des Français qui aspirent à consommer moins, à une forme de dénuement, d’humilité ( humilité et humiliation ont la même racine, c’est humus, le sol – on dit d’ailleurs « plus bas que terre »),

Et de l’autre : la politique, espace de démonstration de force, espace d’honneur, on le voit chaque fois qu’il y a des affaires : mon honneur est atteint, je le jure sur l’honneur, etc...

Si bien que quand Michel Zinc écrit, pour résumer le Moyen Age, je cite : « Bref, une religion qui invite à la dépossession de soi et une société féodale qui invite à l’affirmation de soi »,

On peut dire: « bref, des citoyens qui aspirent à la dépossession de soi et une politique qui invite à l’affirmation de soi », et vous avez un instantané de 2017, de la tension qui parcourt notre temps et qui explique bien des choses, en particulier la méfiance installée entre les citoyens et la politique, et donc, le taux d’abstention record qui risque d’arriver dimanche.

Mais vous voyez, c’est le Moyen-âge qui nous pousse à mieux comprendre aujourd’hui.

De la même façon, perdure également l’officialisation de la défaite, « l’humiliation n’a d’autre réalité que celle du signe », écrit Michel Zinc. Il faut donc qu’elle soit visible, actée.

C’est le fou que l’on couvre de quolibets dans les rues du Moyen Age, le capitaine Dreyfus que l’on destitue publiquement, le parades de la honte en Chine, sous Mao, et c’est, pour terminer sur la politique contemporaine, le discours d’après la défaite, où l’humilié, à visage découvert, accepte la mise à terre – encore un rituel médiéval, on ne dira jamais assez combien nous lui devons tout.

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