Avec sa silhouette gracile que contredit une voix grave et affirmée, Suzanne Flon a mené pendant plus de soixante ans une carrière mêlant avec bonheur et intelligence cinéma, théâtre et télévision.

Suzanne Flon en 1954
Suzanne Flon en 1954 © AFP

Née le 28 janvier 1918 au Kremlin Bicêtre, elle aurait donc eu cent ans dimanche prochain. Suzanne Flon passe son enfance à Fontenay-sous-bois dans un milieu modeste éloigné du théâtre. 

Elle découvre Andromaque avec son école lors d’une représentation à la Comédie française. C’est l’éblouissement, elle sera comédienne, malgré les avertissements de la directrice de l’école qui déclare : « Le théâtre est un milieu où l’on ne peut arriver sans compromissions ». Après des tentatives malheureuses, elle se retrouve vendeuse au magasin Le Printemps, puis interprète (elle parle très bien anglais) auprès des clients étrangers. 

À dix-huit ans, grâce à des amis communs, elle rencontre Edith Piaf qui l’engage comme secrétaire ou plutôt comme dame de compagnie. La chanteuse la pousse bientôt sur la scène du music-hall l’ABC où Suzanne Flon s’essaie au métier de speakerine et annonce les numéros de variété. Elle entre ainsi à petits pas dans le monde du théâtre. 

En 1944, Jean Anouilh la remarque et l’engage pour le rôle d’Ismène dans Antigone. Puis, elle est choisie par Georges Vitaly, jeune metteur en scène inspiré, pour jouer dans Le Mal court d’Audiberti. C’est un triomphe, et elle double la mise avec L’Alouette de Jean Anouilh. 

À trente ans, Suzanne Flon s’affirme comme une actrice incontournable. Presque chaque saison, elle crée une pièce pour une longue série de représentations, le plus souvent dans un théâtre privé. Elle participe notamment à la création des pièces de Loleh Bellon, ce travail conjoint faisant naître une longue complicité entre les deux femmes, devenues presque deux sœurs. Les Dames du Jeudi, Le Cœur sur la main, La Chambre d’amis, Une Absence : de belles pièces humaines et sensibles qu’il serait bon de redécouvrir. Ses interprétations sont récompensées de deux Molières en 1987 et 1995. 

Sa carrière au cinéma est plus clairsemée mais néanmoins féconde et prestigieuse. John Huston, dont elle fut la discrète compagne, en fait la maitresse de José Ferrer/Toulouse-Lautrec dans Moulin rouge. Le grand Orson Welles lui-même la dirige à deux reprises dans Mr. Arkadin et dans Le Procès. Elle aussi par trois fois la partenaire de Jean Gabin, dont elle joue l’épouse dans le classique Un Singe en hiver, aux côtés de Belmondo. 

L’Été meurtrier insuffle un vent nouveau sur sa carrière. À la soixantaine passée, Suzanne Flon retrouve de grands rôles dans des films populaires : La Vouivre de Georges Wilson, Les Enfants du marais de Jean Becker, La Fleur du Mal de Chabrol… Le grand âge venant, les réalisateurs la glissent dans leurs films comme un porte-bonheur. Pour ses interprétations talentueuses, elle reçoit deux César du meilleur second rôle. 

J’ai eu la chance de rencontrer Suzanne Flon après l’avoir vue très jeune, déjà friand de théâtre, dans Teresa de Natalia Ginzburg, mise en scène de Gérard Vergez. J’avais eu une révélation. Puis je l’ai revue de nombreuses fois au théâtre et croisée sur des projets auxquels elle participait alors que j’étais agent. J’ai enfin eu le bonheur de travailler avec elle lorsque j’étais casting sur L’Été meurtrier

Je voudrais reprendre les mots de Laurent Terzieff prononcés à sa mémoire : « Il faudrait inventer d’autres mots pour parler d’un immense talent, d’une humanité profonde, d’une simplicité déconcertante, il faudrait les réinventer ces mots pour Suzanne Flon, et ne plus jamais s’en servir que pour elle ». 

Cette grande dame sans tapage qui poussait l’art de la présence jusqu’à l’effacement nous a quitté le 15 juin 2005. 

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