Les Ukrainiens ont donc voté hier. Et au 1er tour de la présidentielle, ils ont donc porté en tête un humoriste qui n’a jamais fait de politique. Ça peut sembler marginal, mais c’est au contraire très révélateur : les "clowns" sont de plus en plus présents dans l’espace politique. C'est "le monde à l'envers".

Le comique ukrainien Volodymyr Zelenskiy jouant au ping pong lors de la soirée électorale
Le comique ukrainien Volodymyr Zelenskiy jouant au ping pong lors de la soirée électorale © AFP / Genya SAVILOV / AFP

Un clown président ! D’abord, on se dit que c’est un poisson d’avril. 

Volodymyr Zelenskiy a donc obtenu 30,3% des voix au 1er tour. Il domine outrageusement le 2ème, le président sortant, Petro Porochenko, seulement 16%. 

En attendant le 2nd tour dans trois semaines, ce premier succès de Zelenskiy est indiscutable : il arrive en tête dans 20 des 25 régions électorales d’Ukraine.

Et il faut bien le dire : ça ressemble à un gag où la fiction devient réalité.

Zelenskiy n’est pas un homme politique, il ne revendique d’ailleurs aucune compétence pour diriger les affaires de l’Etat. 

C’est un comédien, humoriste, spécialiste de la satire. Et il est devenu célèbre en faisant quoi ? En incarnant, dans une série télévisée, « Sluga Naroda », un simple enseignant qui devient… Président de la République. 

Pour lancer la 3ème saison de la série, il y a un an, Zelenskiy a décidé d’être candidat pour de vrai.  Sauf que la réalité a rattrapé la fiction.

Zelenskiy n’a fait aucun meeting, uniquement des spectacles de stand up avec sa « ligue du rire ». Il a fait campagne essentiellement sur Facebook. En sortant des blagues.

Son programme est flou, entre libéralisme économique et rase-gratis. Et il n’a pas la moindre idée sur la région du Donbass, en partie contrôlée par les pro-russes. Mais le bouffon, au sens premier du terme, a séduit les Ukrainiens, parce qu’il dénonce, sans relâche, la corruption et l’arrogance des élites.

La liste croissante des comiques en politique

Et ce n’est pas un cas isolé? ce n’est pas une « fantaisie ukrainienne ». C’est un phénomène qui se reproduit dans plusieurs pays.

Dans la famille « bouffons », on pense d’abord à Beppe Grillo, le satiriste italien qui a créé et dirigé jusqu’en 2017 le Mouvement 5 Etoiles en Italie, désormais au pouvoir. 

Là encore, un clown revendiqué comme tel qui dénonçait la corruption des dirigeants politiques en faisant campagne pour un « Parlamento pulito » (Un parlement propre) avec ses journées Vaffanculo, là je vous laisse traduire.

En Slovénie, au sud de l’Autriche, je vous présente Marjan Sarec : ex humoriste qui imitait les hommes politiques à la télé. Depuis l’été dernier, il est premier ministre et dirige un gouvernement de coalition de 5 partis. 

En Islande, je vous présente Jon Gnarr, devenu maire de la capitale Reykjavik en 2010 avec son mouvement baptisé le « meilleur parti ». Ancien comique lui aussi, qui dénonçait dans ses sketches le manque de transparence politique. 

De l’autre côté de l’Atlantique, ajoutons Jimmy Morales, au Guatemala, là encore un comique devenu Président de la République il y a 3 ans. 

Sans oublier le cas Donald Trump : pas vraiment un comique je vous le concède, mais là aussi une notoriété acquise en grande partie grâce à un show télévisé, The Apprentice.

Le triomphe de la société du spectacle

Et il y a des enseignements à déduire de cette vague de « clowns politiciens » parce qu’il y a de vrais points communs entre toutes ces histoires.

D’abord ces humoristes ou ces stars de la télévision fondent leur ascension sur la dénonciation de la corruption et sur le rejet des élites. En Ukraine, Zelenskiy se présente comme « l’homme du peuple ».

Ensuite, ils se posent tous en promoteurs de la démocratie directe : le référendum à tout va, la suppression des corps intermédiaires. Le client est roi.

Troisième point commun, c’est l’apogée de la société du spectacle : je suis d’abord un dirigeant politique virtuel dans une satire télévisée, et je deviens ensuite un dirigeant politique réel. La frontière s’estompe entre l’hologramme et la vraie vie. 

Enfin dernier point commun : le programme de ces non-professionnels de la politique est souvent flou et difficile à classer. Ni droite ni gauche.

Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle, je vous laisse juges. Par définition, ça apporte un vent de fraicheur. 

Mais le risque de l’incompétence est réel, et avec celui son corollaire le risque de la manipulation par des puissances extérieures.

En tous cas, après la République des profs, la République des juristes et des économistes, voici donc peut-être le temps des bouffons. Et ce n’est pas un poisson d’avril.

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