Dimanche, les Tunisiens sont invités aux urnes, pour des élections municipales, les premières depuis la Révolution de 2011. A première vue, la Tunisie reste le seul pays où la démocratie semble avoir survécu après les soulèvements arabes. Mais en réalité, elle est menacée d'enlisement. C'est "le monde à l'envers".

Les policiers et miltaires tunisiens ont voté par anticipation dimanche dernier
Les policiers et miltaires tunisiens ont voté par anticipation dimanche dernier © AFP / Mohamed KRIT / CrowdSpark

Sur le papier, tout devrait fonctionner comme sur des roulettes ! En théorie, les 11 millions de Tunisiens devraient se passionner pour les élections de dimanche.

Pour deux raisons.

D’abord, parce que la Révolution reste récente et l’ardeur démocratique devrait suffire. 

En plus l’enjeu est fort : les récentes réformes augmentent les pouvoirs des collectivités locales.

Voter pour les municipales semble donc évident pour éviter toute nouvelle dérive autoritaire du pouvoir central à Tunis. Et pour combler les déséquilibres régionaux dont souffrent le Sud et le Centre du pays. D’ailleurs la Banque Mondiale a promis une aide de 200 millions de dollars, conditionnée à cette réforme territoriale.

Deuxième raison :  le code électoral garantit un fort renouvellement du personnel politique, grâce à deux dispositions clés :

1.     Parité hommes femmes sur les listes, avec 30% de femmes têtes de liste !

2.     Très forte représentation des jeunes : les moins de 35 ans représentent 50% des candidats. Ça ferait presque passer Emmanuel Macron pour un patriarche !

Voilà, sur le papier, c’est séduisant.

Mais, vous me voyez venir, dans les faits ça l’est beaucoup moins.

La campagne qui s’achève a suscité un intérêt très faible. Et il faut s’attendre à un taux d’abstention élevé, loin des 68% de participation aux législatives de 2014.

Signe précurseur : avant-hier, les forces de sécurité (police, armée) étaient invitées, c’était une première, à voter. Une semaine avant tout le monde.

Taux de participation : 12% !

Corruption et chômage

Alors c’est quoi l’explication ? En sociologie politique, on appellerait ça la différence entre les droits formels et les droits réels.

Les Tunisiens ont acquis les droits formels : voter, manifester, s’exprimer, etc.

Mais côté droits réels, c’est beaucoup plus compliqué.

La corruption, omniprésente sous la dictature, est toujours là avec la démocratie : dessous de table et petits arrangements entre amis, souvent au profit des deux partis dominants, Nidaa Tounes et En Nahda.

On estime que 50% de l’économie relève de réseaux parallèles et souterrains. Le chômage atteint 30% dans certaines régions. L’inflation s’accroit. La production de phosphate (principale ressource du pays) stagne. Les caisses de l’Etat sont vides. L’ascenseur social est en panne.

Résultat : la désillusion s’installe, en particulier chez les plus jeunes.

Conséquence en chaine : l’émigration repart.  Le nombre d’émigrés tunisiens à avoir gagné l’Italie toute proche a septuplé entre 2016 et 2017.  Septuplé ! Multiplié par 7 ! Et les premières tendances de 2018 vont dans le même sens.

Sans redémarrage économique, l’enlisement va s’accentuer.  Et le mouvement migratoire aussi.

Menaces sur le processus judiciaire

Il y a quand même un vrai processus judiciaire d’engagé pour faire la lumière sur les années sombres, et ça c’est quand même le signe d’une démocratie, mais là encore, les derniers événements sont préoccupants.

Une commission enquête, en effet, sur toutes les violations des droits de l’homme depuis 60 ans : tortures, arrestations arbitraires, etc. L’Instance Vérité Dignité, c’est son nom. 

Seulement voilà, il y a un mois, l’Assemblée Tunisienne, en catimini, s’est emparée, sans en avoir le pouvoir officiel, du mandat de renouvellement de cette instance.

Et à l’issue d’un vote très douteux (67 députés présents sur 217), elle a décidé de fermer la commission, à partir de la fin mai. Alors que l’instance vient tout juste de transmettre à la justice ses 4 premiers dossiers de poursuite.

Le pouvoir en place, qui est composé en partie de cadres de l’ancien régime de Ben Ali, ne veut visiblement pas que la lumière soit faite et préfèrerait qu’on oublie le passé.

On verra si cette instance parvient quand même à poursuivre sa tâche, mais ce vote est inquiétant.

La Tunisie est petite par la taille, mais gigantesque par le symbole.

Si la démocratie s’y enlise, les soulèvements arabes auront définitivement perdu.

Si elle se consolide, l’espoir persistera pour les nombreux démocrates de tout le monde arabo-musulman

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