La tension monte entre Bruxelles et Londres à un an du Brexit. Les Européens, par la voix de Michel Barnier hier, accusent le Premier ministre britannique Theresa May de trainer des pieds. Dans le "monde à l'envers" à ce soir, voici pourquoi à l'inverse il faut sans doute pour l'instant sauver Theresa May !

La Une du magazine britannique The Economist il y a un an
La Une du magazine britannique The Economist il y a un an © The Economist

Je vais vous montrer quelque chose, ici en studio, et vous pourrez aussi le retrouver sur franceinter.fr. C’est la Une du magazine britannique The Economist il y an. 

Le premier ministre en portrait noir et blanc, avec ce gros titre « Theresa Maybe ». Jeu de mots sur le nom de famille : Theresa May, c’est Theresa Maybe, Theresa « Peut-être ». Comprenez : elle ne sait pas ce qu’elle veut, un coup oui, un coup non.

Et bien on en est toujours là. Nous sommes désormais à un an de la date fatidique, fin mars 2019… Et les Européens reprochent à Theresa May de tergiverser: sur le statut des services financiers, sur la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, sur la durée de la période de transition jusqu’à la sortie définitive du Royaume-Uni.

Elle veut le beurre et l’argent du beurre : ne plus dépendre de la politique commerciale européenne, mais conserver un accès privilégié au marché unique.

Alors vous savez quoi ? Et bien oui, c’est vrai, elle tergiverse.

Mais elle a une bonne raison : elle est emberlificotée dans une situation politique compliquée.

Un diplomate européen la décrit comme étant au centre d’un triangle : 

-         1er côté du triangle, la pression de la dominante radicale de son parti, les Conservateurs qui veulent un Brexit dur,

-         2ème côté la frange modérée de son parti qui veut, avec l’opposition travailliste conserver une Union douanière avec l’Europe, 

-         3ème côté Bruxelles qui exige des décisions rapides.

Elle veut satisfaire son électorat, pro Brexit. Mais elle veut aussi rassurer les grandes entreprises et la haute administration, qui veulent sauver la relation à l’Europe. Donc elle est écartelée, alors soyons indulgents.

La frontière entre les deux Irlande sujet majeur

Evidemment, ça c’est de la tambouille politique mais sur le fond du dossier, est-ce qu’elle a des arguments ?

La réponse est oui.

Et sous prétexte que nous sommes de l’autre côté de la Manche, c’est un peu facile de traiter le point de vue britannique par le mépris.

Je vais vous donner deux exemples :

-         Sur la période de transition, Londres souhaiterait un calendrier plus long. Ça se défend. Et à l’inverse, la volonté de la commission européenne d’aller vite ne va pas de soi par principe.

-         Sur la frontière entre les deux Irlande, il faut mesurer à quel point la position prise hier par Michel Barnier est inadmissible pour un Britannique. 

Je vais aller lentement : l’hypothèse privilégiée par Bruxelles c’est que l’Irlande du Nord reste dans l’Union Européenne parce que la séparer de la République d’Irlande au Sud, mettrait la paix en danger. Mais ça voudrait dire de facto que l’Irlande du Nord ne fait plus partie du Royaume-Uni. Inconcevable pour un Britannique. Donc il est logique de voir Theresa May s’y opposer. 

Il faut chercher un compromis.

Ajoutons que le bilan de Mme May est meilleur qu’on ne veut bien le dire. D’abord, l’économie britannique tient le coup : croissance à 1 point demi, chômage à 4 points 3 (le plus bas en Europe) et politique monétaire stabilisée.

Ensuite, Mme May est résiliente. Depuis 1 an et demi, la presse britannique l’a enterrée à plusieurs reprises. Mi-décembre, on disait « elle ne passera pas Noël ».  Elle est toujours là.

Le risque du Brexit dur

Et si elle saute, que se passe-t-il ?

Précisément, voilà le principal argument pour sauver le soldat May. Si elle est contrainte à la démission, son parti, qui a la majorité relative, devra désigner un nouveau leader.

Et il sera sans doute beaucoup plus dur qu’elle.

Pourquoi ? Parce que plusieurs députés radicaux poussent : non seulement le tonitruant ministre des Affaires étrangères Boris Johnson (vous savez le blond avec ses cheveux en pétard), mais plus encore la nouvelle coqueluche des Brexiters, Jacob Rees Mogg.

Alors lui, c’est la caricature : ultra conservateur, opposé à l’avortement, multimillionnaire, et habillé comme il y a 50 ans. Et la base du parti pourrait bien le porter à sa tête, car la base est plus conservatrice que les députés eux-mêmes.

Dans cette hypothèse, Brexit version hard, tensions commerciales, migratoires, et j’en passe.

Vous allez me dire : on peut rêver de l’inverse, un nouveau référendum avec un résultat opposé.

Et bien c’est le bon mot, c’est un rêve. Ce n’est pas à l’ordre du jour.

Et après tout, il faut faire simple : les Britanniques ont voté « on sort », respectons leur vote.

Donc dans ce contexte, Theresa May reste pour l’instant la moins mauvaise des solutions. 

La question c’est de savoir si elle va se décider à prendre position sur les sujets clés. Quitte à se fâcher, au choix, avec sa droite ou avec sa gauche.

Cesser d’être Theresa Maybe. Pour devenir Theresa Churchill.

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