Quand on s’intéresse à l’Italie, on a tendance à concentrer son attention sur la fermeté de Matteo Salvini sur les migrants. Mais le sujet italien le plus important, qui fait d’ailleurs l’objet aujourd’hui même d’un bras de fer avec l’Europe, c’est le budget, pas les migrants. C'est le « Monde à l’envers".

Le ministre italien de l'économie Giovanni Tria accueilli par son homologue français Bruno Lemaire à son arrivée à Luxembourg ce lundi
Le ministre italien de l'économie Giovanni Tria accueilli par son homologue français Bruno Lemaire à son arrivée à Luxembourg ce lundi © AFP / JOHN THYS / AFP

Imaginez la scène en France : plusieurs ministres apparaissent sur le perron de Matignon, annoncent leurs décisions pour le budget de l’an prochain. Et cela déclenche des scènes d’allégresse parmi les parlementaires massés avec leurs banderoles devant l’entrée.

Vous êtes d’accord avec moi : ça parait surréaliste, inimaginable.

Et bien c’est exactement ce qui s’est passé jeudi soir à Rome, avec le projet de budget pour 2019.

Et c’est ce budget, controversé, que le ministre italien de l’économie Giovanni Tria est en train de défendre en ce moment même à Luxembourg face à ses voisins européens.

Le sujet est sérieux. Je vous l’accorde, il est plus austère, moins « sexy » médiatiquement que les fanfaronnades démagogiques sur les migrants. Ces fanfaronnades dont le ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini s’est fait le spécialiste.

Mais il y a une grosse différence : autant les discours sur les migrants relèvent plus de la posture que du changement réel de politique, autant le budget est, à l’inverse, l’expression d’un changement politique structurel.

Que propose le gouvernement italien ? D’augmenter son déficit public (en le portant à 2,4% du PIB) pour financer des mesures sociales :

-          Augmenter la retraite de base pour la porter à 780€ ;

-          Créer un revenu universel pour 5 millions d’Italiens ;

-          Faire revenir l’âge de retraite à 62 ans ;

-          Baisser les impôts pour les petites entreprises.

Tout cela va à l’encontre de l’air du temps. 

Et c’est une décision essentielle pour la coalition entre la Ligue d’extrême droite et les inclassables du Mouvement 5 étoiles. Notons d’ailleurs au passage que cette alliance de la carpe et du lapin tient pour l’instant, contre toute attente : à eux deux, les deux partis cumulent une majorité confortable de 60% dans les sondages.

Le tabou européen des déficits 

Mais ce budget ne plait évidemment pas à l’Europe… Et c’est pour ça que c’est un test autrement plus significatif que le dossier des migrants.

En fait, sur les migrants, une bonne partie de l’Europe soutient la position italienne et même les adversaires proclamés de Salvini, comme la France, n’ont pas tant de divergences que ça sur la politique à mener. En revanche, sur l’économie, là on touche au disque dur.

Les Européens estiment que le budget italien n’est pas acceptable : parce que la dette italienne est déjà trop élevée (130% du PIB, c’est la plus forte d’Europe après la Grèce). Interdiction donc de creuser encore plus les déficits.

Luigi di Maio, le leader du Mouvement 5 étoiles, n’a pas tort de dire qu’on touche bien là au dogme européen sur la dette. Pour Bruxelles, le sujet est en fait beaucoup plus tabou que les migrants. C’est un symbole. 

Le tabou se double d’une peur fondée sur un raisonnement : comme sur la Grèce, encore plus que sur la Grèce, il y a la crainte d’une contagion bancaire à toute l’Europe, si jamais un jour l’Italie devient insolvable.  Et comme l’Europe est avant tout une union économique et financière, elle y voit une menace pour son existence même.

Il faut donc s’attendre à un bras de fer beaucoup plus fort que sur les migrants (peut-être plus feutré, mais plus fort). Et les Européens ne le feront pas par charité pour l’Italie, ils le feront par intérêt bien compris, ils ne veulent pas être embarqués dans la spirale.

Les élections européennes en ligne de mire

Il est possible que tout cela finisse par un compromis, comme toujours en Europe, mais ce n'est pas certain. Pour trois raisons.

La première, c’est, je le redis, qu’il y a un vrai désaccord de fond. Le gouvernement italien cherche à initier une politique économique de relance par la demande : je subventionne les petits salaires à coup de déficit public, en espérant que ça relancera la consommation et la croissance.

C’est un pari incertain, et surtout il va à l’encontre de décennies de politiques européennes d’austérité et de maîtrise des dépenses.

Deuxième raison : les deux parties se soupçonnent mutuellement de mauvaise foi. 

L’Europe soupçonne l’Italie de dissimuler ses véritables prévisions de déficit et de croissance. L’Italie soupçonne l’Europe de lui chercher des noises, juste parce qu’elle a un gouvernement « politiquement incorrect ».

Enfin troisième raison : il y a des élections européennes au printemps prochain. Donc on entre en campagne électorale. Donc ça favorise les postures démagogiques plutôt que les compromis raisonnables.

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