C’était il y a un an : un tollé international contre l’Arabie Saoudite après le sauvage assassinat à Istanbul du journaliste Jamal Khashoggi. Un an après, c’est quasiment comme si rien ne s’était passé. Le prince Mohammed Ben Salmane (MBS), pourtant pointé du doigt, semble sorti d'affaire. C'est le monde à l'envers.

L'ONG Reporters sans frontières a organisé ce 1er octobre plusieurs manifestations devant les ambassades d'Arabie Saoudite dans le monde, ici à Berlin
L'ONG Reporters sans frontières a organisé ce 1er octobre plusieurs manifestations devant les ambassades d'Arabie Saoudite dans le monde, ici à Berlin © AFP / ABDULHAMID HOSBAS / ANADOLU AGENCY

Si on est cynique, disons-le : que rien ne se passe, c’était prévisible. Mais ça n’en est pas moins choquant. Et c’est encore plus choquant quand on met cette inaction en regard de la barbarie des faits.

Il faut la rappeler. C’est un scénario digne d’un film d’horreur, gore, sanguinolent, à la Stephen King. Sauf que c’est la réalité. Le 2 octobre 2018, à 13h14 Jamal Khashoggi pénètre dans le consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul.  A 13h39 il est mort. Et les circonstances sont atroces.

Ce sont les enregistrements clandestins effectués par les services turcs qui racontent l’assassinat épouvantable de ce journaliste devenu opposant au régime saoudien. Des enregistrements confirmés par la CIA, validés par l’ONU dans un rapport de 100 pages (le rapport est ici) un rapport qui donne froid dans le dos.

Un commando saoudien attend donc Khashoggi à l’intérieur. Ils le droguent. Puis ils découpent son corps en morceaux avec une scie électrique, à même le sol de l’une des pièces du consulat. On entend le bruit de la scie sur les enregistrements. Le corps disparait, peut-être a-t-il été dissout dans de l’acide.

L’Arabie Saoudite a d’abord nié les faits, avant de reconnaitre l’existence, je cite, d’un

« commando incontrôlé ». 11 hommes sont en procès depuis janvier à Ryad, un procès qui n’avance pas.

Ecoutez ce reportage d'octobre 2018.

55 sec

L'Arabie Saoudite reconnaît que Jamal Khashoggi a été tué dans son consulat d'Istanbul.

Par Omar Ouahmane

Le prince héritier intouchable

Et le prince héritier MBS n’a donc pas été inquiété ! Zéro ! Alors que tout laisse penser qu’il est le commanditaire de l’opération. L’un de ses plus proches conseillers, Saoud Al Qhatani, semble directement impliqué. Et on ne fera croire à personne que dans un régime comme l’Arabie Saoudite, un commando de 15 hommes vient découper un journaliste en morceaux dans un consulat sans un feu vert au plus haut niveau.

L’ONU, au vu du dossier, a d’ailleurs appelé à une enquête sur MBS. Mais rien n’est arrivé.

Il y a quelques jours, le prince héritier s’est même payé le luxe de dire : 

« je me sens responsable parce que je suis le dirigeant, mais je n’étais pas au courant ». 

Avant d’ajouter, encore plus fort : « Vous n’imaginez pas la douleur que nous avons subie à cause de cette affaire ». 

Plus c’est gros, plus ça passe. Ajoutons que dans le même temps, plus de 30 journalistes ou blogueurs sont emprisonnés sur le sol saoudien. Et que derrière une façade de libéralisation du régime se cachent des arrestations d’opposants et de la torture. Tout ça passe comme une lettre à la poste.

En fait, MBS s’est relevé très vite. C’est un diplomate en poste à Ryad qui l’affirme. Un an après, le prince est même… plus fort. A l’intérieur, il a obtenu le soutien de son père, le roi Salmane. Et il a renforcé sa main mise sur le pouvoir en écartant des rivaux et en plaçant des proches à des postes stratégiques, comme son demi-frère Abdelaziz.

Et à l’extérieur, sur la scène internationale, il n’a passé que de brèves semaines au purgatoire. Malgré les convictions de la CIA sur son implication, Donald Trump n’a rien dit. En avançant un argument simple : America First, nous n’allons pas sanctionner Ryad pour ça, il y a des centaines de milliards en jeu avec les ventes d’armes. Côté Européen, ce n’est guère mieux : on a fait les gros yeux, et puis c’est tout. Seuls les Allemands et les Danois ont pris de véritables sanctions.

Résultat : MBS a réintégré le club du G20 l’été dernier, et ce même G20 aura lieu à Ryad l’an prochain. C’est une première pour un pays arabe. Le message est clair : l’affaire Khashoggi, c’est du passé.

Une fragilité sans rapport avec l'assassinat

Et si l’Arabie Saoudite apparait plus affaiblie qu’il y a un an sur la scène internationale, ça n’a rien à voir avec l’assassinat du journaliste. Ryad, et le prince MBS, sont en situation inconfortable pour de tout autres raisons : 

  • L’échec patent de la guerre au Yémen ; elle coûte une fortune, les Emirats s’en retirent, et les rebelles Houthis défient les Saoudiens chaque jour un peu plus ;
  • L’échec de la stratégie poussant Washington à affronter l’Iran, le grand rival de l’Arabie Saoudite : Trump rechigne au conflit ;
  • La vulnérabilité des installations pétrolières saoudiennes, on l’a constatée lors des récentes attaques par drones ;
  • Et les ratés au démarrage du chantier de diversification de l’économie du pays : les investisseurs tardent à venir.

Pour toutes ces raisons, l’Arabie Saoudite de MBS est fragile. Mais elle ne l’est pas pour avoir découpé un opposant en morceaux. Ça, ce n’est pas grave. 

La scie électrique peut bien continuer à fonctionner tant que le pays continue de nous fournir du pétrole et de nous acheter des armes.

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