Après la française Goulard, le grec Schinas sera demain devant le Parlement européen, pour le grand oral des nouveaux commissaires. Le tout sur fond de controverse sur son portefeuille : « la protection de notre mode de vie européen ». Et si cet intitulé méritait d'être défendu ? C'est le monde à l'envers.

La nouvelle présidente de la commission Ursula von der Leyen lors de son audition par le Parlement européen
La nouvelle présidente de la commission Ursula von der Leyen lors de son audition par le Parlement européen © AFP / FREDERICK FLORIN / AFP

Précisons-le d’emblée, la polémique peut évidemment se comprendre. Les mots ont un sens et un poids symbolique. On peut entendre dans cette formulation quelque chose de douteux, qui emprunte au vocable de l’extrême droite ou de la droite hongroise à la Orban.

Un sous-entendu de rejet systématique de l’immigration. Un choix de vocabulaire qui exclue l’étranger par principe en utilisant la 1ère personne du pluriel : « notre » mode de vie européen, sous-entendu par opposition à celui des autres.

Bref, poussons dans les arrière-pensées : la défense d’une Europe forteresse contre l’invasion de hordes musulmanes. Eric Zemmour, sors de ce corps ! On comprend donc pourquoi cette formulation a suscité de vives réactions parmi les ONG, les partis de gauche et écologistes, et aussi un peu à droite.

Sauf que… Sauf que, 1ère objection, tout ça part d’une interprétation de la formule utilisée.

Revenons aux faits : la lettre de mission transmise par Ursula Von der Leyen au commissaire Margaritis Schinas, pour définir sa tâche : six pages, c’est facile à lire, vous pourrez lire par vous-même ici). Il y a trois axes dans la mission : la lutte contre l’immigration irrégulière c’est vrai, mais aussi la cohésion sociale par le travail, la culture et le sport, et la sécurité, la lutte contre le terrorisme. Donc le propos dépasse de beaucoup la seule question des migrants. 

Ajoutons que M Schinas, pro-européen de longue date bien connu à Bruxelles, n’est pas connu pour avoir des sympathies d’extrême droite.

Le droit de revendiquer des valeurs communes

Poussons plus loin, la formulation utilisée est-elle si choquante que cela ?  Je sens que je ne vais pas me faire que des amis, mais tant pis je prends le risque.

Premier point : y-a-t-il un mode de vie européen ? Globalement, la réponse est oui. Oui il y a un fondement commun, depuis la Rome antique jusqu’aux Philosophes des Lumières. Le respect de la dignité humaine, l’Etat de droit, un certain équilibre entre la laïcité et les religions, la liberté de se rassembler, de s’exprimer, de se vêtir comme on en a envie, les droits des femmes, etc.

Dire cela, ne vous transforme pas pour autant en épouvantable populiste extrémiste et infréquentable.  Et on peut même aller plus loin : l’Union Européenne ne devrait-elle pas assumer, revendiquer tout cela fortement ?

D’ailleurs, c’est bien ce mode de vie, cette liberté, qui fait des envieux, qui attire les réfugiés qui frappent à nos portes, à Lampedusa en Italie ou à Lesbos en Grèce.

On en vient au deuxième point : est-ce si choquant de protéger cela ? Il faut être naïf, aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas regarder en face les problématiques suscitées par l’immigration irrégulière. Il y a un enjeu de cohésion sociale.

Et là encore, dire cela, ce n’est pas devenir un dangereux fasciste. C’est juste regarder le sujet en face. Et il vaut mieux le regarder, parce que les flux migratoires ne vont pas cesser. 

Un modèle à bout de souffle face à la question écologique

Je dis juste : ne sautons pas comme des cabris en faisant un procès d’intention. On pourrait même dire : en posant la mauvaise question. Parce qu’on pourrait aussi renverser complètement la perspective : et se demander jusqu’à quel point « notre mode de vie européen » est un modèle à suivre. 

Voici donc quelques questions pêle-mêle. Est-ce un modèle à suivre de voir se creuser les inégalités sociales, les écarts de revenus entre les plus aisés et les plus démunis ? Un modèle de promouvoir une croissance à tout prix ? Un modèle d’utiliser des transports polluants, d’émettre des gaz à effet de serre, de créer des montagnes de déchets, de consommer de la viande à n’en plus finir, d’épuiser les ressources de la planète ?

En fait le « mode de vie européen » serait peut-être bien inspiré d’évoluer face à l’urgence environnementale. Peut-être que la controverse pertinente est plutôt là.

Il se murmure à Bruxelles qu’Ursula Von der Leyen, face au tollé de ces derniers jours, serait disposée à modifier la formulation de ce fameux portefeuille. Et si on mettait plutôt, par exemple : protéger le mode de vie européen en l’adaptant aux enjeux de la planète. 

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