Progressivement, l’ampleur de la répression de ces derniers jours en Iran apparait au grand jour : plus de 200 morts selon les estimations hier soir d’Amnesty International. Mais cette attitude violente du pouvoir est peut-être aussi le signe de sa faiblesse. C’est le « Monde à l’envers ».

Le leader iranien, l'ayatollah Khamenei, lors de sa dernière apparition publique le 27 novembre
Le leader iranien, l'ayatollah Khamenei, lors de sa dernière apparition publique le 27 novembre © AFP / IRANIAN SUPREME LEADER PRESS OFF / ANADOLU AGENCY

C’est un massacre à huis clos. Sans doute le plus violent et généralisé depuis la Révolution Islamique dans le pays il y a 40 ans. Et plus les jours passent, plus les témoignages concordent. L’opposition iranienne en exil, les Moudjahidine du Peuple, va même jusqu’à avancer le chiffre de 750 morts, mais c’est une organisation controversée. L’estimation d’Amnesty International semble plus fiable : au moins 208 morts. C’est déjà énorme.

Les arrestations se comptent par milliers. Et des dizaines de villes ont été touchées par la contestation : Téhéran bien sûr, mais aussi Shariar dans la banlieue Ouest de la capitale, ou bien Shiraz au Sud du pays. Ce sont les classes moyennes qui semblent être descendues dans la rue, après une forte augmentation des prix de l’essence (ils sont passés de 8 centimes à 20 centimes le litre). A l’arrière-plan : une inflation galopante (40% officiellement, sans doute beaucoup plus) et une économie en chute libre (10% de PIB en moins en un an).

En face, le pouvoir a donc utilisé la manière forte. Mais le plus révélateur, c’est qu’il a cherché à dissimuler l’ampleur de la répression. La télévision d’Etat se refuse à avancer un chiffre sur le nombre de morts et d’arrestations. Dans le même temps, l’accès à Internet a été coupé dans le pays, le 16 novembre, et le rétablissement n’est que progressif. Tout cela le démontre : Téhéran a opté délibérément pour le huis-clos. Etouffer l’information parce que c’est le meilleur carburant de la contestation. Ce « silence radio » est donc aussi un aveu de faiblesse, le révélateur de la peur, la crainte de voir la colère sociale se propager.

La contestation contre l'Iran a gagné l'Irak et le Liban

En plus la contestation anti-iranienne touche aussi les pays voisins et ça c’est un fait nouveau. Téhéran, là aussi, a de quoi être gagné par le doute. En Irak, d’abord, les manifestations des dernières semaines ont tourné à la colère contre l’Iran, dont le consulat a été attaqué à Najaf, pourtant ville sainte du chiisme, donc a priori très liée à l’Iran. Les Irakiens dénoncent l’ingérence de l’Iran dans leurs affaires, en particulier le rôle joué par Qassem Soleimani, le puissant chef des Pasdaran, les Gardiens de la Révolution. Même les dirigeants chiites irakiens, l’ayatollah Sistani ou le leader politique Moqtada Sadr, critiquent l’attitude du voisin iranien.

Les lignes bougent de la même manière au Liban. Que les chrétiens et les sunnites libanais s’en prennent à la main mise de Téhéran, rien de surprenant ou de très nouveau. En revanche, de nombreux partisans du Hezbollah chiite, critiquent également désormais le rôle de l’Iran, son influence excessive et sa complicité avec la corruption endémique au Liban. Donc là encore, la position de Téhéran est faible.

La grande alliance chiite du Moyen-Orient a du plomb dans l’aile. Et c’est toute la stratégie iranienne dans la région, se poser en libérateur contre les « oppresseurs au pouvoir » qui tremble sur ses fondations. Le pouvoir iranien est donc faible à l’intérieur mais aussi affaibli à l’extérieur.

Le risque du durcissement du pouvoir

On pourrait donc que c'est le début de la fin pour le régime islamiste de Téhéran. Mais ce n'est pas aussi simple. Affaibli ne veut pas dire enterré. Oui le régime est affaibli en grande partie à cause de l’embargo américain dont c’est d’ailleurs l’objectif : Washington parie sur le fait que la contestation sociale, nourrie par l’étranglement économique, finira par avoir la peau du régime iranien.

Seulement c’est là que les Etats-Unis, très probablement, se trompent. L’étranglement économique est en train d’avoir la peau de la population iranienne, pas du régime. Même s’il a peur, le régime reste puissant. Les Pasdaran tiennent les rênes de l’économie parallèle et utilisent certains ports irakiens pour contourner l’embargo. Et puis la répression de ces derniers jours a aussi son objectif à usage immédiat : éliminer un certain nombre d’opposants, et effrayer les autres. Bref régner par la terreur.

Par-dessus le marché, sur le dossier clé du nucléaire, l’embargo semble avoir un effet contraire à son objectif : les partisans du durcissement l’emportent. C’est précisément parce que le régime est affaibli, parce qu’il a peur, parce qu’il se sent menacé, qu’il se braque. Ca n’en devient que plus dangereux. Pour la population iranienne. Comme pour les équilibres dans tout le Proche et le Moyen Orient.  

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