Pour un grand nombre d’Egyptiens, l'événement, ce n'est pas l’annonce officielle de la réélection jouée d’avance du président Al Sissi.C’est le ¼ de finale de Ligue des Champions Liverpool- Manchester City avec la star égyptienne Mohammed Salah. Le vrai plébiscite c'est pour lui. Et c'est le "monde à l'envers".

Un bulletin de vote invalidé avec le nom du footballeur Mohammed Salah
Un bulletin de vote invalidé avec le nom du footballeur Mohammed Salah © @lfcvine / Twitter

Ça parait anecdotique, ça ne l’est pas. Ce soir, une grande partie de l’Egypte va s’arrêter, bien régler sa parabole et regarder le match.

Si vous êtes amateur de football, vous le savez déjà : Mohammed Salah est LA star montante du ballon rond. 25 ans, meilleur buteur du championnat anglais.

Beaucoup voient en lui le successeur de Messi et Ronaldo, rien que ça.

En Egypte, où la passion du foot est dévorante, Salah est déjà une icône, en particulier depuis son penalty en octobre dernier qui a qualifié l’équipe nationale pour la prochaine Coupe du Monde pour la première fois depuis 28 ans.

Mohammed Salah, Allah Akhbar… Le commentateur pleure en direct… Cette nuit-là, après ce but, Le Caire n’a pas dormi.

Mais Salah est plus qu’un sportif. Regardez ce document, que je vous ai apporté ici en studio, et que vous retrouverez sur franceinter.fr

C’est un bulletin de vote de la récente présidentielle. Regardez, les noms des deux candidats sont tous les deux cochés, ce qui rend le bulletin invalide.

Et en dessous, l’électeur a écrit quoi ? « Mo Salah ». Le nom du footballeur….

Impossible de savoir exactement combien d’électeurs ont fait la même chose la semaine dernière. Mais certains médias égyptiens parlent de dizaines voire centaines de milliers de vote nuls avec le nom de Salah.

Alors qui est Salah ? Il ne se mêle pas vraiment de politique.

Mais il incarne le peuple égyptien : parce qu’il est originaire d’un petit village du Delta du Nil, qu’il n’a jamais joué dans les grands clubs du Caire, qu’il est réputé croyant et même pieux.

Son seul acte politique, pas tout à fait anecdotique quand même, c’est d’avoir participé à une campagne de l’ONU pour prévenir les violences faites aux femmes.

Le succès trompeur et truqué de Sissi

Salah, c’est le plébiscite officieux. Et à côté, coïncidence de l’actualité, il y a donc le plébiscite officiel.

Soyons précis, car tant qu’à basculer dans les chiffres à la soviétique, autant se montrer précis : le président Abdel Fattah al Sissi a donc été réélu avec 97,08% des voix.

Résultat rendu public avant-hier. La grande unanimité.

Sauf qu’en fait NON. Ce n’est pas un plébiscite. Et voici pourquoi.

D’abord, la participation ne s’est élevée qu’à 41%. C’est peu. Donc en réalité, moins de 40% des inscrits ont voté Sissi.

Et dans ce pays où les 2/3 des 95 millions d’habitants ont moins de 30 ans, tous les témoignages indiquent que chez les jeunes, l’abstention a dépassé les 80%. Ils ont préféré pratiquer l’ironie sur les réseaux sociaux, en détournant les affiches électorales du président.

Ensuite, toutes les ONG encore présentes en Egypte, évoquent un scrutin truqué avec repas gratuits ou carrément pots de vin pour inciter au vote.

Et puis tous les opposants avaient été dissuadés de se présenter, à l’exception d’un seul, Moussa Mostafa Moussa, qui se dit lui-même « soutien de Sissi ».

Rappelons enfin que depuis 4 ans, la méthode Sissi c’est : arrestations par dizaines de milliers, procès sommaires, presse muselée, recours à la torture, désinvestissement de l’Etat et flambée des prix. N’en jetez plus.

Le dictateur plutôt que la société civile

Sauf que pour l’Occident, Sissi c’est plus important que Salah…

C’est la répétition d’une rengaine. Le soutien au dictateur au motif qu’il est un gage de stabilité et qu’il nous protège contre le terrorisme.

Vive Poutine, vive Erdogan, vive Xi Jinping !

Le pouvoir autocratique plutôt que la société civile. Sissi plutôt que Salah.

Dès hier, la France a adressé, je cite, ses « vœux de plein succès au président Sissi », Emmanuel Macron l’a d’ailleurs appelé au téléphone.

Alors c’est vrai, l’Egypte est un marché, un gros. La France est devenue le premier fournisseur d’armes du pays.

Mais Sissi « un rempart contre l’islamisme » ? On a le droit d’en douter !

Pour l’instant, il échoue à éradiquer les sanctuaires extrémistes du Sinaï. Il pousse les islamistes dans la clandestinité. Et il crée les conditions d’une explosion sociale.

Alors vous me direz : c’est justement à ça que sert le foot !

Du pain et des jeux, comme on disait dans la Rome antique, pour calmer le peuple.

Mais ça ne marche pas toujours. La cocotte-minute égyptienne finira sans doute par se réveiller à un moment donné. Pas seulement pour fêter un but

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