Le Rwanda s’apprête à commémorer ce week-end les 25 ans du génocide Tutsi. Emmanuel Macron y était invité mais n'ira pas. La question de la responsabilité française dans le génocide reste une source de contentieux dans les deux pays. Pour comprendre, prenons le point de vue rwandais. C'est "le monde à l'envers".

Au Mémorial du génocide à Kigali, la capitale rwandaise
Au Mémorial du génocide à Kigali, la capitale rwandaise © AFP / Jacques NKINZINGABO / AFP

Il faut d’abord mesurer l’immensité de la cicatrice. A l’image de l’ampleur de la tragédie: plus de 800.000 morts, rappelons-le, en l’espace de 3 mois et demi, entre avril et juin 1994 : essentiellement des Tutsis, mais aussi des modérés Hutus. 

Le pays s’est reconstruit économiquement d’une façon dynamique. Mais cela n’efface pas le passé : les souvenirs sont présents dans la vie quotidienne des Rwandais, les lieux des massacres sont là, sous leurs yeux, chaque jour.

Et de nombreux procès restent en cours devant les tribunaux. 

Ça va plus loin. Dans l’esprit du pouvoir rwandais et du président tutsi Paul Kagame, le risque d’une résurgence de la violence ethnique n’a pas disparu.

Et la situation dans le Burundi voisin au Sud vient le rappeler. Le Burundi, lui aussi, avait été frappé par la tragédie : 300.000 morts. 25 ans plus tard, la dérive de son leader Pierre Nkurunziza inquiète : on voit réapparaître des milices de jeunes Hutus et des décomptes sur la composition ethnique des agglomérations.

Le tout dans la plus totale indifférence de la communauté internationale. 

C’est aussi cela que le président rwandais a à l’esprit : l’expérience du génocide lui a appris à ne pas compter sur les puissances étrangères pour éviter les massacres. Ce raisonnement conforte sa gouvernance autoritaire.

En un mot : au Rwanda, 25 ans après, le génocide est encore là. On ne peut pas comprendre l’attitude rwandaise vis-à-vis de la France si on ne mesure pas ça d’abord.

Opacité et lenteur françaises

Kigali adresse plusieurs reproches à la France. Commençons par l’opacité. Et cette critique n’est guère contestable.

La France cache des choses. Elle se refuse à ouvrir totalement ses archives, en invoquant le plus souvent le secret défense. Et quand elle le fait, les archives en question sont souvent caviardées, parcellaires. 

Le deuxième reproche, c’est la politisation des processus judiciaires sur le sujet depuis 25 ans en France.

Il y a d’abord eu l’enquête à sens unique du juge Bruguière sur l’attentat qui avait déclenché le génocide le 6 avril 1994 : le tir de missile pour abattre le président hutu Habyarimana. Le juge français a toujours privilégié l’hypothèse que la rébellion Tutsi de l’actuel président Kagame était à l’origine de l’attentat. 

Il a fallu attendre 2012 pour qu’un rapport balistique établisse l’inverse : ce sont probablement des extrémistes Hutus qui ont tiré.

D’un autre côté, la justice française s’est montrée lente, très lente, à poursuivre les Hutus accusés de génocide réfugiés sur notre sol. La première condamnation n’a eu lieu qu’en 2014. Et aujourd’hui encore, 25 dossiers sont en cours d’instruction à Paris.

Des faits troublants en pagaille 

Le Rwanda va plus loin, il accuse la France d’être en partie coupable du génocide. Du point de vue rwandais, cette opacité et cette lenteur judiciaire visent, depuis 25 ans, à dissimuler la responsabilité de Paris dans la tragédie.

Témoignages et documents laissent penser qu’effectivement, la France a au moins fermé les yeux sur les événements parce qu’elle cherchait à protéger le pouvoir Hutu en place à Kigali.

Le récent témoignage du général Varret (révélé par la cellule investigation de Radio France) démontre que l’Etat-major était au courant, bien avant les événements, d’un risque de massacre à grande échelle.

De nombreux documents attestent que la France a continué de livrer des armes au pouvoir Hutu après le déclenchement du génocide.

Et enfin, il y a le drame de Biserero. Fin juin 1994, alors que l’opération humanitaire Turquoise avait débuté, l’armée française a—t-elle laissé faire un ultime massacre de Tutsis ? La question est posée.

On comprend mieux pourquoi, pour le Rwanda, la France est complice.

En 2010, il y a 9 ans, Nicolas Sarkozy a été le premier à avoir le courage de reconnaitre, je cite, « de graves erreurs d’appréciation » de la France lors des événements.

Paris se grandirait à reconnaitre avoir commis une faute politique majeure au Rwanda il y a 25 ans. Le Rwanda, on peut le comprendre, veut au moins des excuses. Emmanuel Macron avait l’occasion de les exprimer en se rendant aux commémorations de dimanche prochain. Il a choisi de ne pas le faire. 

On prête au président français le sentiment que l’essentiel, aujourd’hui, avec le Rwanda, est de regarder l’avenir, pour bâtir, avec cette économie moderne. 

Mais on ne peut pas regarder sereinement l’avenir tant que les comptes du passé ne sont pas soldés. 

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