Quand on pense élections, on pense généralement démocratie. Mais ce n’est pas vrai partout. Deux exemples récents démontrent le contraire, en Algérie, et plus encore au Soudan, où la répression vient de s’abattre, hier. Les élections peuvent aussi être la meilleure arme des militaires. C’est le « Monde à l’envers".

Des manifestants pro démocratie dans le centre de Khartoum
Des manifestants pro démocratie dans le centre de Khartoum © AFP / STRINGER / ANADOLU AGENCY

Les coïncidences de date sont parfois troublantes : 30 ans jour pour jour après les événements de Tien An Men à Pékin, le pouvoir soudanais a donc fait la même chose, hier, à Khartoum.

Faire évacuer par la force, manu militari, la place symbolique où s’exerçait la contestation démocratique depuis deux mois. La répression dans toute sa violence. C’est un scénario bien connu : irruption de soldats dans les rues, tirs d’armes automatiques, des dizaines de morts, des centaines de blessés. Des journalistes bloqués dans leurs hôtels. 

Et une annonce officielle de reprise en main à la télévision. Le dialogue avec l’opposition civile est envoyé aux oubliettes.

Retour à la case départ :  un dictateur, Omar el Bechir, a été évincé. Mais deux autres ont pris sa place : le général Al Burhane, et le chef des miliciens (les « Forces de soutien rapide »), Hamdane Dagolo, dit « Hemedti ».

La situation n’est pas si différente en Algérie. Certes, il n’y a pas eu à ce jour de répression violente de l’ébullition démocratique. Mais là encore, un vieux dirigeant, Bouteflika, a été évincé. C’est un militaire, le général Gaid Salah, qui l’a de facto remplacé. Et il n’a engagé aucun dialogue réel avec la rue.

Dans un cas comme dans l’autre, les militaires ne rendront pas le pouvoir facilement. Au Soudan, ils veulent conserver leur mainmise sur les mines, l’or en particulier. En Algérie, c’est la même chose avec le pétrole.

Ça ne devrait être une surprise pour personne : dans l’Histoire, les exemples sont très rares d’une transmission pacifique du pouvoir par l’armée aux civils.

Démocratie réelle et démocratie formelle

Et qui veut des élections rapides au Soudan comme en Algérie ? Dans les deux cas, je vous le donne en mille : l’armée.

En Algérie, le pouvoir a bien fini par renoncer, avant-hier, à organiser la présidentielle le 4 juillet prochain. Mais le général Salah a tout fait pour la maintenir. 

Au Soudan, dès la reprise en main effectuée hier, le général Al Burhane a annoncé des élections au plus tard dans 9 mois. Mais on comprend : au plus vite.

Pourquoi ? Parce que dans les deux cas, un délai court empêche le processus démocratique : pas le temps de voter une vraie loi électorale, pas le temps de nommer une vraie commission de supervision du scrutin, pas le temps de laisser des partis politiques indépendants se structurer et de nouveaux leaders émerger. 

C’est la garantie pour le pouvoir en place d’obtenir le résultat qu’il souhaite, avec les élus qu’il a choisis : héritiers du FLN en Algérie, islamistes au Soudan.

C’est précisément pour ça qu’à l’inverse, dans les deux pays, les oppositions civiles réclament du temps. Une période de transition la plus longue possible, et des élections le plus tard possible, avec une autorité politique de transition composée pour l’essentiel de civils. 

C’est la différence entre la démocratie formelle et la démocratie réelle. Voter, c’est un critère nécessaire à la démocratie mais pas suffisant.De nombreux dirigeants africains l’ont d’ailleurs bien compris, ils s’autolégitiment régulièrement avec des scrutins faussés, ni libres, ni transparents. Dans le style du slogan de Mai 68 « Elections piège à cons » !

Un risque de répétition de l'échec des printemps arabes

La suite ne sent pas très bon. Au Soudan en particulier, où les militaires au pouvoir, avant de lancer la répression, sont allés s’assurer ces derniers jours, du soutien de leurs parrains régionaux : l’Arabie Saoudite, les Emirats, l’Egypte. Autant de gouvernements qui détestent l’aspiration démocratique : ils ont débloqué 3 milliards de dollars pour aider le régime soudanais, qui doit donc se sentir pousser des ailes.

La rue ne va pas céder pour autant. Au Soudan, comme en Algérie, le mouvement est massif, populaire. 

Et même pendant cette période toujours délicate du Ramadan, qui s’achève ce soir, les populations soudanaises et algériennes ont fait preuve d’une intelligence collective exceptionnelle. Cela dit, face à la répression armée, ça s’annonce compliqué.

Alors nous, Occidentaux, que peut-on faire ?

D’abord, condamner, c’est le minimum. Et sur ce sujet on sent Paris un peu timoré, moins engagé en tous cas que Londres et Berlin : nos voisins ont convoqué d’urgence le Conseil de sécurité de l’ONU.

Et puis sanctionner les dirigeants, aider les oppositions civiles, directement ou indirectement. Ne serait-ce qu’en favorisant la médiatisation de leur combat, par la presse et les réseaux sociaux.

Mais le risque est grand aujourd’hui de voir ces soulèvements étouffés, comme ils l’ont été, sous des formes diverses, en Egypte ou en Syrie, depuis 2011.

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