On vote dimanche au Cameroun, où le président Paul Biya brigue un 7ème mandat consécutif !! Et dans ce pays du cœur de l’Afrique se déroule, loin des regards, une guerre civile loin des regards, c’est « le conflit anglophone ». Il est jusqu’à présent passé quasiment inaperçu dans les médias. C'est "le monde à l'envers"

Des gendarmes camerounais patrouillent dans la ville anglophone de Buea
Des gendarmes camerounais patrouillent dans la ville anglophone de Buea © AFP / Marco Longari / AFP

Si je vous dis la guerre en Afrique, vous allez sans doute me répondre, le Mali, la Libye, peut-être le Soudan du Sud.

Mais sauf si vous êtes un spécialiste du continent africain, vous n’avez probablement pas entendu parler de ce « conflit anglophone » au Cameroun. 

L’affaire est pourtant sérieuse. De quoi s’agit-il ?

Sur les 24 millions d’habitants du Cameroun, il y a 80% de francophones et 20% d’anglophones. Ces derniers vivent essentiellement dans les deux régions situées à l’Ouest du pays, près de la frontière avec le Nigeria. Et depuis maintenant deux ans, ça tire dans ces deux régions :  des affrontements violents entre un mouvement séparatiste qui s’appelle l’Ambazonie, et l’armée régulière du pouvoir camerounais.

Les combats sont quasi quotidiens et les exactions sont féroces : exécutions sommaires de femmes et d’enfants, décapitations, villages brûlés. Et bien sûr routes coupées, usines fermées, etc. En particulier près des deux villes principales : Buea et Bamenda.

Le conflit trouve son origine dans le sentiment d’humiliation de la population anglophone du pays ; elle se sent marginalisée, exclue du pouvoir, souvent humiliée par l’administration francophone. 

Il est très difficile de dresser un bilan exact en termes de nombre de victimes. Des centaines sans aucun doute. Et surtout plusieurs centaines de milliers de réfugiés et de déplacés qui ont fui les combats : sans doute plus de 400.000. C’est un exode massif.

La chape de plomb de Biya

Alors pourquoi on n’en entend pas parler ? D’abord parce que le pouvoir de Paul Biya a imposé une chape de plomb : il a dissimulé l’importance de cette guerre civile.

Rappelons d’abord qui est Biya : Il a 85 ans, il est au pouvoir depuis 35 ans !!! Champion du monde de la longévité au pouvoir avec l’équato-guinéen Obiang.

En d’autres termes, vu que la population du pays est très jeune, ça veut dire que 80% des Camerounais n’ont jamais connu QUE Paul Biya au pouvoir. Vous imaginez ?

Et Biya ne veut pas admettre que ce conflit anglophone est sérieux, il le qualifie encore aujourd’hui de simples « troubles ». 

Par-dessus le marché, il contrôle les médias, en particulier l’audiovisuel public. Du coup, c’est silence radio sur cette guerre civile.

Ce sont les réseaux sociaux qui, ces derniers mois, ont dévoilé l’ampleur des combats. Mais comme toujours avec Internet, il est compliqué de vérifier la véracité de toutes les vidéos qui circulent. 

En tous cas, dimanche, lors du scrutin, il y a fort à parier que les électeurs de ces 2 régions seront nombreux à ne pas pouvoir s’exprimer, faute de bureaux de vote ou de cartes d’électeurs.

Et comme par hasard, ça arrange Paul Biya puisque ce sont habituellement des réservoirs électoraux pour le principal parti d’opposition.

Le découpage colonial en cause

Et la communauté internationale, les pays étrangers, ils ne disent rien non plus. Pour des tas de raisons.

D’abord, répétons-le, avoir des informations fiables relève du défi. Les journalistes étrangers ont du mal à se rendre dans les deux régions concernées. C’est un angle mort de l’information.

Ensuite, les pays Européens ne sont pas très à l’aise avec le sujet. 

Et pour cause : ce conflit est un héritage direct du découpage colonialiste.

Flash-back 1918 : le Cameroun, qui était sous protectorat allemand, est découpé entre Français et Britanniques. Et c’est ce même découpage que l’on retrouve aujourd’hui entre régions francophones et anglophones.

Troisième raison, la persistance de ce vieux raisonnement sur l’Afrique : pour les intérêts économiques, mieux vaut un régime autoritaire stable qu’une démocratie instable. 

Enfin, il y a une confusion savamment entretenue par le pouvoir camerounais entre ce conflit anglophone et la lutte contre les Islamistes de Boko Haram, alors que là ça se passe dans une tout autre région du pays, très au Nord.

Et dès qu’on parle lutte contre l’Islamisme, l’Occident donne presque un chèque en blanc.

Résultat : dimanche, pour le vote, il n’y aura même pas d’observateurs européens. Officiellement parce que le Cameroun ne l’a pas demandé.

Comme ça on est tranquille, on peut continuer de fermer les yeux : une guerre civile au Cameroun, quelle guerre civile ?

L'équipe
Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.