Le Danemark vote ce 5 juin. Ce sont les législatives. Le parti social-démocrate de centre gauche part favori. Et, fait assez inattendu, il a fait campagne en reprenant, sur l’immigration, les positions de l’extrême droite. C’est le « Monde à l’envers ».

La leader social-démocrate danoise Mette Frederiksen avec ses partisans pendant la journée de vote à Aalborg
La leader social-démocrate danoise Mette Frederiksen avec ses partisans pendant la journée de vote à Aalborg © AFP / René Schütze / Ritzau Scanpix / AFP

Pourquoi diable s’intéresser à ce petit pays du Nord de l’Europe de 6 millions d’habitants ? Parce que, même si une surprise de dernière minute est toujours possible, les résultats s’y annoncent déroutants.

Les sociaux-démocrates, dans les derniers sondages, étaient crédités de 27% des intentions de vote, largement devant le centre droit, 10 points derrière. Et donc en position de former une coalition avec d’autres partis de gauche.

Déjà, c’est en soi un petit événement, vu l’état de la social-démocratie en Europe. En plus, au Danemark, le centre droit domine largement le paysage politique depuis 20 ans.

Mais surtout, le fait le plus surprenant, c’est donc le choix du centre gauche sur l’immigration. Virage à 180 degrés effectué à l’initiative de sa nouvelle leader, Mette Frederiksen, 41 ans.

C’est simple : elle s’est alignée sur les préconisations de l’extrême droite, déjà en partie mises en œuvre ces dernières années. Pêle-mêle : limitation drastique du regroupement familial, peines aggravées pour les immigrés en cas de délits, recours systématique aux permis de séjour temporaires.

Vous en voulez encore ? Saisie des effets de valeur des migrants (notamment leurs bijoux), proposition de camps de rétention sur le sol danois et de « camps de triage » à l’extérieur de l’Union Européenne.

Vous ne rêvez pas ; c’est bien la gauche qui parle !

Et ça marche ! Les sociaux-démocrates ont « siphonné » tout une partie de l’électorat populaire de l’extrême droite, qui elle, semble en perte de vitesse : 20% il y a 4 ans, annoncée à 10% cette fois-ci. 

Ses idées ont gagné, mais elle a perdu.

Ecologistes sur le climat, d'extrême droite sur l'immigration

Donc on se dit qu'il y a là un parti de gauche devenu d’extrême droite mais en fait c’est plus compliqué ! Et c’est là que ça devient encore plus iconoclaste.

Dans son programme électoral, 42 pages, Mette Frederiksen ne parle pas que de l’immigration. Elle met aussi l’accent sur deux autres sujets.

D’abord le climat. C’est devenu la préoccupation principale des électeurs au Danemark, en particulier chez les moins de 40 ans. Et là, les sociaux-démocrates adoptent en grande parti le point de vue écologiste. Aux antipodes pour le coup de l’extrême droite danoise qui est climatosceptique.

Au Danemark, 35% de l’énergie provient déjà des renouvelables. Mette Frederiksen veut aller plus loin, en s’attaquant au lobby de l’agriculture porcine, très influent là-bas. Et en taxant le transport aérien.

Enfin, troisième axe, après le climat et l’immigration : le social. Et cette fois, les sociaux-démocrates se placent clairement dans une tradition de gauche classique : améliorer la redistribution, augmenter les dépenses en faveur de la santé et de l’éducation, favoriser les départs à la retraite anticipée pour les métiers à forte pénibilité.

C’est d’ailleurs comme ça qu’elle peut raisonnablement espérer obtenir le soutien des autres partis de gauche en vue de former un gouvernement de coalition.

On se résume : un mélange iconoclaste, transgressif. Prenons une comparaison en France : c’est comme si un candidat mixait les programmes de Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot.

Un fourre tout opportuniste ou un laboratoire cohérent ?

Ça fait évidemment très opportuniste, et c’est peut-être de l’opportunisme en effet.

Style : je prends les trois sujets de préoccupation dans l’air du temps, l’immigration, le climat, l’économie. Et je défends, sur chacun de ces thèmes, les propositions les plus démagogiques. Pour attirer plein de voix d’électeurs très différents les uns des autres.

Mais quand on écoute ce que dit cette femme, Mette Frederiksen, il y a davantage. Là où nous, avec notre grille de lecture française, on voit un fourre-tout d’idées incompatibles, elle, elle voit au contraire dans cet ensemble un corpus global de pensée cohérent.

Elle affirme, je cite, « cette approche est la seule possible aujourd’hui pour que notre société fonctionne ».

En résumé : fermer les frontières, protéger l’environnement, redistribuer les ressources pour éviter les tensions sociales.

Et sur l’immigration en particulier, Mette Frederiksen justifie sa position en estimant que c’est la seule façon d’être de gauche, parce que ça permet de protéger l’électorat populaire.

Il y a quelque chose là-dedans qui relève du laboratoire politique. Peut-être précurseur.

Vous comprenez maintenant pourquoi ce vote au Danemark n’est pas anecdotique. Et pourquoi, à un moment où les partis traditionnels de centre gauche comme de centre droit sont en pleine crise en Europe occidentale, beaucoup d’Etats-majors en Europe vont surveiller avec attention ce soir les résultats à Copenhague.

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