C’est donc ce lundi 5 novembre qu’est entré en vigueur le nouveau train de sanctions commerciales américaines contre l’Iran. Cette fois ce sont les exportations pétrolières qui sont directement visées. Mais cette situation pourrait, paradoxalement, profiter au pouvoir à Téhéran. C'est "le monde à l'envers".

Le président iranien Hassan Rohani lors de la réunion de son cabinet juste avant le début des nouvelles sanctions américaines
Le président iranien Hassan Rohani lors de la réunion de son cabinet juste avant le début des nouvelles sanctions américaines © AFP / HO / Iranian Presidency / AFP

D’abord, on se dit bien sûr : ouh la, avis de gros temps pour les autorités iraniennes : le pétrole représente les trois-quarts des exportations du pays. Donc bonjour le manque à gagner !

Face au risque de représailles américaines, les entreprises européennes ont baissé pavillon et abandonné le marché iranien. Pour l’essentiel, seuls les Chinois, les Indiens et les Turcs vont continuer à commercer avec Téhéran.

Du coup, les exportations de pétrole iranien sont déjà en chute libre. Avec effets en chaine sur l’économie du pays : inflation, chômage, etc. Donc risque de grogne sociale contre le pouvoir du président Rohani.

C’est d’ailleurs le calcul de Washington, avec une stratégie qui avance à peine masquée : l’objectif c’est, je cite, que Téhéran « change d’attitude ». C’est la formule « polie » de John Bolton, le conseiller à la sécurité de Donald Trump. Une façon de dire que le but c’est un changement de régime à Téhéran.

Et au premier coup d’œil, on se dit en effet que la colère de la rue iranienne alimentée par la situation économique peut renverser le pouvoir à Téhéran. De fait les Iraniens sont mécontents de la situation économique, et de la corruption, c’est évident. Et le président Rohani est dans une position politique délicate.

Mais ce calcul américain pourrait aussi échouer de A à Z et au contraire aider le pouvoir iranien à se maintenir.

Le ciment nationaliste iranien

Cette nouvelle série de sanctions américaines est surtout perçue comme une agression de Washington. Il n’y a pas mieux pour resserrer les rangs autour du pouvoir. D’ailleurs, hier (c’est un symbole classique à Téhéran), des milliers d’étudiants ont manifesté dans les rues aux cris de « A mort l’Amérique ».

Ne sous-estimons pas ce qu’est l’Iran, héritière de la Perse millénaire : le sentiment nationaliste est un ciment du pays. Il faut donc s’attendre d’abord à ce que les Iraniens fassent bloc derrière leurs dirigeants, parce qu’ils se sentent agressés de l’extérieur, non sans raison il faut bien le dire. Et si quelqu’un tire profit de la situation, ce seront plutôt les durs du régime.

Par-dessus le marché, ils peuvent aussi en tirer profit sur le plan géopolitique: dans certains pays de la région, cette nouvelle vague de sanctions alimente l’image de victime dont joue Téhéran. 

Et comme le grand rival régional, l’Arabie Saoudite, traverse une mauvaise passe après l’affaire Khashoggi, ça peut être bénéfique à moyen terme pour l’Iran. 

Les durs du régime grands bénéficiaires économiques 

Et cela vaut aussi sur le terrain économique, car là aussi, regardons bien : qui va tirer les marrons du feu sur le plan économique.

La première conséquence des sanctions américaines, c’est que l’Iran va chercher à contourner cet embargo.

Par exemple en développant des sortes de « ventes privées » sur le marché pétrolier, en dehors des grands contrats officiels. Ou bien en laissant prospérer l’économie parallèle, faite de contrebande et de marché noir.

Dans les deux cas, ventes privées ou marché noir, qui contrôle cette économie  en Iran ?

Et bien là aussi ce sont les durs du régime, à savoir pour l’essentiel les Pasdarans, les Gardiens de la Révolution !

Cette sorte d’armée parallèle possède des dizaines de société et contrôle plusieurs ports et aéroports, notamment le terminal de Bandar Abbas, autrement dit la porte d’entrée du détroit d’Ormuz dans le Golfe Persique par où transite une partie de l’économie mondiale.

Il y a quelques années, un rapport parlementaire iranien avait évalué leur chiffre d’affaires global à 12 milliards de dollars. Enorme. Essentiellement le fruit de la contrebande de pétrole non raffiné ou d’essence. 

On se résume : les sanctions américaines vont peut-être appauvrir le peuple iranien, mais elles vont enrichir et renforcer ses dirigeants les plus radicaux. C’est un effet quasi-mécanique.

C’est peut-être du billard à trois bandes de la part de Washington. Peut-être les Etats-Unis cherchent-ils une radicalisation du pouvoir iranien, pour mieux déclencher ensuite un conflit frontal et régler leurs comptes avec ce vieil ennemi.

C’est possible. Mais dans tous les cas de figure, de la part de Washington, ça s’appelle jouer avec le feu.

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