En ce jour de célébration du Débarquement, marqué par une rencontre Trump Macron, chacun voit bien que le président américain tire à boulets rouges sur l’Europe. Mais attention à l’illusion, ce sont, plus largement les États-Unis, au-delà de Trump, qui prennent leurs distances avec l'Europe. C'est "le monde à l'envers"

Emmanuel Macron et Donald Trump au cimetière de Colleville sur Mer lors des cérémonies du 75ème anniversaire du Débarquement
Emmanuel Macron et Donald Trump au cimetière de Colleville sur Mer lors des cérémonies du 75ème anniversaire du Débarquement © AFP / Alexey Vitvitsky / Sputnik

C’est très facile de dire que tout cela est la faute de Trump. Ça semble tellement évident que le président américain empoisonne la relation transatlantique.

D’abord à cause de ses accès d’humeur, un coup je t’aime, un coup je te déteste. Aujourd’hui, à Caen, c’était côté pile : je cite « nous avons une relation merveilleuse avec Emmanuel Macron ». Mais en novembre dernier, c’était côte face : « la côte de popularité de Macron est vraiment très basse ». Et Trump, on le sait, joue comme ça au yoyo, généralement à coups de tweets vengeurs et imprévisibles. Ça c’est pour l’anecdote.

Sur le fond, ça va beaucoup plus loin. Le président américain ne cesse d’attaquer l’Europe. 

Il veut taxer les exportations européennes, en particulier les automobiles allemandes ce qui fait trembler Berlin.

Il menace de remettre en cause l’OTAN et sa clause principale : venir en aide à l’un de ses membres s’il est agressé.

Il est favorable au Brexit et rêve de voir le très anti européen Boris Johnson au 10 Downing Street (pas seulement parce qu’ils ont la même coiffure). Il ne supporte pas le multilatéralisme qui est l’incarnation d’une Europe à 28 membres. 

Et de façon systématique, il privilégie les accords ponctuels sur les amitiés de long terme.

N’en jetez plus : c’est vrai, Donald Trump porte indéniablement une responsabilité forte dans la dégradation de la relation entre les Etats-Unis et l’Europe. Mais tout ramener à Trump c’est une façon de se voiler la face.

Une évolution engagée sous Bush et Obama

Le phénomène est plus profond et on se berce d’illusions un jour comme aujourd’hui, où les célébrations du Débarquement sont une occasion rituelle de rappeler, avec de beaux discours, la « longue amitié qui unit les deux rives de l’Atlantique »… 

C’était vrai. Il y a 20 ans. Mais aujourd’hui le fait est que ça va mal. Et le sujet ce n’est pas Trump : ce sont les Etats-Unis.

Pour le dire autrement, l’erreur, c’est de penser que Trump est une sorte de parenthèse dans la relation entre Washington et les Européens. Se persuader de ça c’est prendre le risque de l’aveuglement.

Cette divergence, cette séparation des trajectoires est peut-être plus profonde et ancienne, engagée dès les années Bush il y a près de 20 ans. Pour l’ancien ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud (qui vient de partir en retraite), le changement est beaucoup plus structurel : c’est un mouvement de fond qui touche une grande partie des Etats-Unis.

Le choix du repli sur soi, du protectionnisme et donc la bataille commerciale contre l’Europe ? Une grande partie des Américains y adhèrent. Le sentiment que le véritable enjeu est désormais à l’Est en Asie, et qu’il faut regarder vers la Chine et le Japon ? C’était déjà le choix de Barack Obama. L’envie de cesser de dépenser des sommes monumentales pour assurer la défense des Européens ? C’est un sentiment très répandu aux Etats-Unis. Le climatoscepticisme, source de divergence majeure avec l’Europe ? Là encore une pensée bien ancrée dans l’Amérique profonde.

Donc faire une fixette sur Trump qui serait responsable de tout, c’est une façon de ne pas regarder le sujet en face : il est plus sérieux.

L'heure pour l'Europe de s'émanciper

Donc il est très possible que la relation Europe Etats-Unis soit durablement dégradée. D’abord, dans deux ans, lors de la prochaine présidentielle aux Etats-Unis, Trump peut tout à fait succéder à Trump.

Et quand bien même l’opposition démocrate l’emporterait, rien n’assure que le beau fixe reviendrait avec les Européens.

En fait, il est peut-être temps que l’Europe accepte cette nouvelle réalité, qu’elle tourne la page de cette longue alliance scellée dans le sang de la plage d’Omaha Beach.

Il est temps de devenir majeur. Dans le sens : je deviens autonome. Je cesse de compter sur le grand frère américain pour me protéger. Je vis ma vie. Je prends mon destin en main. C’est d’ailleurs une formule qu’emploie régulièrement Angela Merkel. 

Bâtir sa propre capacité de défense. Face à la menace sécuritaire russe. Face à la menace commerciale chinoise.

Et ne plus compter sur Washington que pour des partenariats très précis, par exemple sur la lutte antiterroriste.

Pour une union de 28 pays (peut-être bientôt 27 après le Brexit), le défi est immense. Mais c’est la seule façon de continuer à peser. 

Pour cela il faut d’abord admettre que, Trump ou pas Trump, les Etats-Unis s’éloignent de l’Europe, comme dans la dérive des continents.

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