Surprise dans l'accord de coalition formée aujourd'hui en Allemagne après 4 mois de négociation: Angela Merkel fait le choix de répondre positivement à plusieurs demandes française en faveur d'une intégration européenne plus forte. Pour une dirigeante réputée assez peu pro-européenne, c'est le "monde à l'envers".

Angela Merkel et Martin Schulz lors de l'annonce de l'accord de grande coalition CDU SPD
Angela Merkel et Martin Schulz lors de l'annonce de l'accord de grande coalition CDU SPD © Maxppp / Bernd von Jutrczenka/dpa/picture-alliance/Newscom/MaxPPP

C’est le monde à l’envers, parce que nous parlons bien ici d’Angela Merkel. Angela Merkel, qui, depuis 12 ans, depuis qu’elle est chancelière, traine des pieds en permanence dès qu’il faut s’occuper de l’Europe.

Vous connaissez son surnom auprès de certains diplomates européens ?  « Frau Nein », Madame NON.

Angela Merkel, plus préoccupée de regarder vers l’Est que vers l’Ouest. Et surtout préoccupée de préserver les intérêts économiques allemands avant toute chose. Souvenez-vous : pendant toute la durée de la crise de la zone euro, en particulier la crise grecque, elle a campé sur des positions rigides. Et en 2010, il avait fallu que Barack Obama lui-même en personne s’en mêle, pour qu’elle accepte un fonds de solidarité financière.

Par-dessus le marché, nous parlons aujourd’hui d’une Angela Merkel réputée affaiblie, sans idées à l’aube de ce 4ème mandat, le « mandat de trop » selon une partie de la presse allemande.

Et bien surprise ! Voilà donc que Mme Merkel sort de sa botte un accord qui change la donne…

On a peut-être sous-estimé une nouvelle fois sa capacité à rebondir.

Cet accord, le voici ! Je vous montre un exemplaire du document ici en studio ! Ca s’appelle « Koalitionsvertrag », « Accord de coalition ». Et regardez bien quel est la première tête de chapitre, de cet accord, c’est marqué juste au-dessus : « Ein neuer Aufbruch für Europa ».

« Un nouvel élan pour l’Europe ».

Des pro-Européens à la manoeuvre 

"Un nouvel élan pour l'Europe",  la formule est très chic, mais il y a quoi là-dedans, il y a du concret ? Et bien c’est là la surprise : oui il y a du concret.

Je ne vais pas vous lire les 5 pages en allemand de ce chapitre consacré à l’Europe.

Mais en résumé, deux choses essentielles :

-         D’abord la prééminence du moteur franco-allemand, c’est là, page 9 : « stärken und reformieren Eurozone mit Frankreich ». Renforcer et réformer la zone Euro avec la France.

-         Et concrètement, il est donc question de créer un fonds monétaire européen, et d’envisager un budget de la zone Euro, en mettant la main au pot. 

Bon, faut pas rêver non plus… Cet accord de « Groko » (de Gross Koalition, de grande coalition) ne va pas jusqu’à reprendre les propositions françaises d’un ministre européen des finances, ou d’une défense commune. Mais c’est un premier pas.

Regardons maintenant qui va gérer le dossier ! Et là, 2ème surprise. La chancelière confie la tâche, non pas à son parti de centre droit, la CDU, mais à son allié de centre gauche le SPD.

Futurs ministres des affaires étrangères et ministre des Finances, deux ténors sociaux-démocrates : Martin Schulz et Olaf Scholz, tous deux partisans ardents de l’intégration européenne.

Il y a quelques jours, Olaf Scholz, qui est également maire de Hambourg, disait dans la presse allemande : il faut répondre au plus vite aux propositions françaises sur l’Europe.

Coup tactique ou volte-face stratégique ?

La question, c’est évidemment si tout cela est sincère : c’est un coup tactique ou c’est un virage stratégique ? Gute Frage, bonne question.

Vous vous doutez bien qu’Angela Merkel ne fait pas ça pour les beaux yeux d’Emmanuel Macron.

Il y a dans ce virage européen, des raisons beaucoup plus prosaïques.

Sur le plan intérieur d’abord, elle sauve son accord de coalition en donnant des gages à son partenaire, le SPD. Et elle joue sur le fait que l’opinion publique allemande est aujourd’hui plus ouverte à l’Europe que lors de la crise grecque.

Sur le plan extérieur ensuite, elle prend acte que Paris est probablement le seul interlocuteur qui tienne. Les Etats-Unis de Trump sont imprévisibles, le Royaume Uni de Theresa May est empêtré dans son Brexit, l’Italie est ensablée dans l’incertitude électorale.  Et à l’Est de l’Europe, République Tchèque, et plus encore Pologne et Hongrie glissent chaque jour un peu plus vers des régimes populistes et autoritaires.

Il y a donc bien un calcul tactique conjoncturel. Mais y-a-t-il davantage ? Angela Merkel a-t-elle eu une « révélation » ? Peut-elle devenir intimement pro-européenne ? Ce serait une évolution majeure pour l’avenir du continent. 

Elle se fixerait alors pour objectif de consacrer son 4ème et sans doute dernier mandat au renforcement de l’Europe, pour laisser une trace dans l’Histoire façon Helmut Kohl.

Nous n’en sommes pas là, il s’en faut de beaucoup, mais le petit pas d’aujourd’hui interroge.

Et il ne faut jamais sous-estimer l’envie d’un dirigeant politique de laisser son empreinte dans les livres d’Histoire

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