Depuis le refus de la commission européenne d’avaliser la fusion Alstom-Siemens, les critiques des gouvernements français et allemand pleuvent contre l’Europe. C'est un peu déplacé: ne tirons pas sur l’Europe, sa position est logique. C’est le « Monde à l’envers ».

L'un des derniers nés des trains d'Alstom dans la gare allemande de Wiesbaden
L'un des derniers nés des trains d'Alstom dans la gare allemande de Wiesbaden © AFP / Arne Dedert / dpa / AFP

Quel tir de barrage et quel mauvais procès ! Depuis hier matin, ça canarde dans la bouche de Paris et de Berlin : « erreur stratégique », « décision rétrograde », « raisonnement de Bisounours ».

La commission européenne, pardonnez-moi l’expression, s’en prend plein la poire !

Et franchement, c’est quand même un peu facile. Pourquoi ?

Parce que la commission s’est contentée de faire respecter le droit tel que les États-membres eux-mêmes l’ont défini !

Genre : on fait le choix de jouer au football mais on voudrait que l’arbitre applique les règles du rugby parce que sur ce coup, on voudrait prendre le ballon avec les mains.

Pourquoi la commission a-t-elle rejeté la fusion de ces deux entreprises du rail, qui, nous dit-on, aurait permis de faire le poids face au développement du géant chinois CRRC ?

Elle l’a rejetée parce qu’elle a appliqué les règles fondatrices de l’Union Européenne édictées par les membres eux-mêmes : libre circulation, ouverture des marchés, protection de la libre concurrence et du consommateur, lutte contre les monopoles.

Et le respect des règles de droit fait plutôt honneur à l’Europe, voire la distingue de toutes les autocraties.

Ajoutons pour faire bonne mesure que la commissaire européenne à la concurrence ne manque pas de courage politique en portant cette décision : Margrete Vestager peut y avoir perdu toute chance de devenir la prochaine présidente de la commission, puisqu’elle se met à dos Paris et Berlin.

Une large opposition en Europe

Ensuite, la question c’est de savoir si la commission avait de bonnes raisons de prendre cette décision. Et la réponse est oui. Là encore, mauvais procès.

D’ailleurs, il est très rare que la commission refuse des fusions : seulement 27 en 30 ans, 7 en 10 ans. Vous allez me dire « oui mais 7 sur combien ? ». 7 sur 3000 ! Dans tous les autres cas, elle a dit oui.

Oui à Peugeot-Opel, oui à Thales-Gemalto, oui à Essilor-Luxotica, etc.

Donc quand la commission dit Non, c’est qu’elle a des raisons. Comme il y a deux ans : Non au regroupement boursier Deutsche Börse – London Stock Exchange.

Et en plus, dans le cas Alstom-Siemens, la commission dit Oui sur les ¾ du dossier : oui à la fusion sur les locomotives, les tramways, les métros, les trains régionaux.

Elle ne dit Non que sur deux volets : les trains à grande vitesse et surtout la signalisation des voies, un marché technique mais très lucratif. Et elle dit Non pourquoi ? Parce qu’il y aurait eu un risque de monopole. Avec effets en chaine négatifs, y compris sur les tarifs pour les usagers. 

En plus elle ne dit pas Non toute seule dans son coin. Elle dit Non parce que plusieurs autres pays européens et plusieurs compagnies ferroviaires européennes étaient contre, en Italie, aux Pays-Bas, en Espagne, en Belgique. 

Enfin, cerise sur le gâteau, Alstom et Siemens ont été prévenus il y a plusieurs mois que ces aspects du dossier posaient problème. Et les deux entreprises n’ont visiblement pas apporté de correctifs.

Donc taper sur Bruxelles, c’est un peu facile.

L'idiot utile de la libre concurrence

On nous rétorque que le résultat des courses c’est quand même que l’Europe se retrouve affaiblie face à la concurrence étrangère, chinoise notamment.

Potentiellement ou c'est vrai. Mais ça ce n’est pas la faute de la commission : le juge n’écrit pas les lois, il les fait appliquer.

Cet épisode est en fait révélateur des contradictions européennes, au moins deux.

La première c’est qu’au fil des ans, l’Europe est devenue l’idiot utile de la libre concurrence. Le dernier gardien du temple très zélé d’un concept libre-échangiste qui avait le vent en poupe il y a 30 ans. Mais qui semble aujourd’hui dépassé.

Comme une armée propre sur elle, mais qui avancerait à découverts sous les tirs de snipers.

Donc la vraie question c’est de changer nos propres règles, pour s’adapter à un monde devenu sans foi ni loi. 

Ça peut vouloir dire passer outre les règles de respect de la concurrence.

Mais surtout ça veut dire mieux se protéger contre les géants extérieurs : limiter l’accès à nos marchés publics, exiger la réciprocité en la matière, protéger nos technologies et nos brevets, contrôler les investissements étrangers au sein de l’Europe, etc.

La deuxième contradiction, c’est toujours la même : on ne peut à la fois être 28 et en même temps vouloir avancer à deux, en l’occurrence Paris et Berlin sur un projet strictement franco-allemand.

Grande union hétérogène et lente à déplacer, ou petite union resserrée mais dynamique.

Faites votre choix.

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