Il y aura de nouvelles élections municipales à Istanbul, en juin. Le scrutin qui avait vu début avril la victoire de l’opposition a été invalidé. Ceux qui annonçaient le début du déclin du président turc en sont pour leurs frais. Erdogan est loin d'avoir dit son dernier mot. C'est "le monde à l'envers".

Le président turc a salué la décision de la commission électorale lors d'un discours devant les députés de son parti
Le président turc a salué la décision de la commission électorale lors d'un discours devant les députés de son parti © AFP / Adem ALTAN / AFP

Il y a 36 jours, voici ce qu’on pouvait lire dans une partie de la presse occidentale : « Fin de règne pour Erdogan », « Camouflet cinglant pour le président turc », « Victoire de la démocratie » etc.

Beaucoup voyaient un symbole dans le succès du candidat de l’opposition Ekrem Imamoglu, dans cette Istanbul contrôlée par Erdogan et son parti depuis 25 ans. C’était aller un peu vite en besogne parce que la suite était prévisible, prévisible qu’Erdogan n’allait pas se laisser faire. Et c’est exactement ce qui s’est passé. 

Avant même la proclamation des résultats, son parti les a contestés, en soulignant combien l’écart entre le vainqueur et le perdant était faible, 13.000 voix sur 9 millions d’électeurs.

Puis la machine AKP, le parti d’Erdogan, s’est mise en marche. 

Des enquêtes de police ont été ouvertes sur près de 40.000 électeurs jugés suspects on ne sait pour quelle raison. Certains se voient aujourd’hui accusés de « maladie mentale ». Rien que ça !

Et surtout la commission électorale, mise sous pression, a donc fini par céder : sur ses 11 membres, 7 ont opté hier pour une annulation du scrutin. Au motif que certains assesseurs électoraux n’étaient pas fonctionnaires assermentés.

Et sinon la commission aurait trouvé autre chose.

C’était prévisible, parce que l’AKP n’en est pas à son coup d’essai. Déjà, lors des deux scrutins précédents, le référendum de 2017 et la présidentielle de 2018, la transparence du scrutin n’avait pas été assurée. Verdict de l’Union Européenne.

L’opposition a beau évoquer aujourd’hui « un pustch contre les urnes », ça ne changera rien. Istanbul va donc voter à nouveau, le 23 juin. 

Une presse muselée

Et le résultat peut très bien être différent le 23 juin parce qu’Erdogan n’est pas loin d’avoir tous les pouvoirs. C’est en cela surtout qu’il ne faut pas l’enterrer trop vite.

Le référendum de 2017 lui a attribué un champ d’intervention considérable. Avec un pouvoir personnel renforcé.

Rappelons que lors des trois dernières années, plus de 50.000 personnes ont été arrêtées et plus de 150.000 fonctionnaires limogés. La justice n’est plus que l’ombre d’elle-même, soumise au pouvoir exécutif.

La banque centrale a perdu son indépendance. Et la presse est muselée : les grands médias nationaux publics et privés sont aux ordres, et accordent un temps de parole outrageusement favorable au parti du président. Plus de 30 journalistes sont incarcérés. 

Erdogan s’appuie également sur un réseau politique local très structuré : son parti contrôle toujours la plupart des districts d’Istanbul, où pour le coup, tiens tiens, le scrutin a été validé !

Il fonde toujours sa légitimité sur l’électorat sunnite conservateur qui, en dehors des grandes villes d’Istanbul et d’Ankara, continue de lui donner une majorité nette.

Enfin n’oublions pas que c’est un politicien habile : il sait flatter les instincts identitaires et nationalistes des Turcs. Donc oui il a beaucoup de cartes dans son jeu pour inverser le résultat.

A quitte ou double

Ce scrutin du 23 juin dans la grande mégalopole turque s’annonce en fait comme crucial. C’est potentiellement un tournant majeur pour la Turquie.

Si Erdogan réussit son pari et inverse le résultat initial, il aura les mains totalement libres, pour les 4 ans à venir, parce qu’aucun scrutin n’est plus prévu en Turquie. 4 ans, ça lui laisserait le temps de chercher à relancer l’économie (le pays va mal, chômage à 14%, inflation à 20%) et surtout de renforcer encore son autoritarisme.

Si au contraire, l’opposition reproduit sa performance et l’emporte à Istanbul, le président turc sera sans doute contraint de composer avec elle : Istanbul c’est 20% de la population du pays et 35% de sa richesse. Et beaucoup de ressources financières qui ne pourraient plus être utilisées par l’AKP à des fins clientélistes.

On comprend pourquoi d’ici le 23 juin Erdogan va mettre tous les moyens possibles dans la bataille. Tous.

L’Union Européenne vient de demander à envoyer des observateurs internationaux pour ce scrutin. C’est un test révélateur. Si la Turquie accepte, ce sera un signe de transparence. C’est pour ça que l’hypothèse la plus probable, c’est qu’elle refuse.

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