Alors que la mobilisation se poursuit en Algérie, un autre grand pays africain connait actuellement un processus assez similaire de contestation du pouvoir par la rue. C’est le Soudan en Afrique de l’Est. Sauf que contrairement à l’Algérie, personne n’en parle. C’est le « Monde à l’envers ».

Les manifestants occupent les places situées autour du ministère de la Défense dans la capitale Khartoum
Les manifestants occupent les places situées autour du ministère de la Défense dans la capitale Khartoum © AFP / AFP

C’est, comme en Algérie, un moment exceptionnel, porté par l’espoir de la liberté. Et ce ne sont pas des formules toutes faites.

Les images qui nous viennent de Khartoum, la capitale du Soudan, sont rares, parce qu’il y a très peu de journalistes sur place. Mais elles racontent une mobilisation extraordinaire, sans précédent sans doute dans l’Histoire du pays.

Avant-hier soir, malgré la chaleur étouffante (45°), malgré les risques de répression, les manifestants sont descendus dans la rue. Par centaines, puis par milliers, puis par dizaines, peut-être même centaines de milliers. L’opération avait été minutieusement préparée, dans la plus grande discrétion.

Et depuis, ils occupent la zone située tout autour du ministère de la Défense, parce qu’ils veulent obtenir le soutien de l’armée contre le pouvoir.

En fait, la contestation a débuté fin décembre. Au départ il s’agissait d’émeutes contre le triplement du prix du pain.

La colère s’est propagée à toutes les villes, et presque toutes les régions pour protester contre l’inflation en général (70%) qui touche aussi le riz, le sucre, le gaz, l’essence. Dans ce Soudan grand comme trois fois la France, 1 habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté.

Puis la contestation est devenue politique. Le slogan des manifestants est simple : « Paix, justice, liberté ». Le pouvoir d’Omar el Bechir, 75 ans, est directement visé.

Une Algérie bis mais la violence en plus

Comme en Algérie, la révolution soudanaise attire la sympathie par sa maturité, son calme et sa spontanéité. 

Les partis politiques sont aux abonnés absents : le mouvement est davantage organisé par la société civile, les médecins en particulier, mais aussi les enseignants et les journalistes.

Comme en Algérie, les femmes y jouent un rôle moteur. Elles sont depuis des années victimes d’un pouvoir violent et rétrograde.

Comme en Algérie, la situation économique est mauvaise, conséquence de l’incompétence d’un pouvoir corrompu et affairiste.

Comme en Algérie, il y a une vieille aspiration démocratique. Mais le pays est tenu par un régime militarisé, en l’occurrence par un homme, Omar el Bechir au pouvoir depuis 30 ans. Un homme par ailleurs poursuivi par la justice internationale pour crimes de guerre et génocide dans la région du Darfour.

Enfin, comme en Algérie, l’armée hésite.

Mais il y a une grosse différence. Au Soudan, il y a une armée dans l’armée : les services de renseignement, ultra violents et les milices à la solde du pouvoir. Ce sont qui eux bénéficient des subsides de l’Etat : 80% du budget national investi dans la Défense !

Conséquence directe : le risque d’une répression violente et d’un carnage est beaucoup plus élevé qu’en Algérie. 

On compterait déjà au moins une soixantaine de morts. Et il y aurait eu 2500 arrestations lors de la seule journée d’avant-hier.

Un silence international assourdissant

Alors pourquoi personne n’en parle ? Pourquoi ce soulèvement est-il aussi invisible ? Parce que cette révolution n’arrange personne.

Sur le papier c’est magnifique : un peuple épris de liberté se soulève contre un dictateur, le tout dans un pays berceau de grandes civilisations comme celle de Méroé, le tout au carrefour géographique entre monde arabe et Afrique Noire.

Tout est réuni pour attirer l’attention sur le Soudan.

Sauf que ce soulèvement est un souci pour tout un tas de gouvernements. 

D’abord chez les voisins :

-         Le président égyptien Sissi veut surtout éviter une propagation de la révolte chez lui ;

-         L’Arabie Saoudite et les Emirats bénéficient de l’appui militaire du Soudan dans leur guerre au Yémen.

Et si on regarde un peu plus loin :

-         La Chine a des investissements pétroliers dans le pays ;

-         La Russie a des investissements miniers ;

-         Et les Etats-Unis voient dans Omar el Béchir un allié dans la lutte antiterroriste.

Reste l’Europe, mais elle ne dit rien non plus sur ce soulèvement massif parce que l’Europe reste animée par une obsession persistante : le risque d’une nouvelle vague migratoire. Elle a d’ailleurs signé un protocole il y a 4 ans, le « processus de Khartoum ». Objectif assumé : que le Soudan soit une zone tampon pour l’immigration.

Donc personne n’a vraiment intérêt à la chute de Bechir. 

Et ça explique en grande partie la grande discrétion de la bien mal nommée « communauté internationale ».

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