L’Iran annonce donc vouloir suspendre une partie de ses engagements sur le nucléaire. Une annonce qui intervient un an pile après le retrait américain de cet accord. De prime abord, l’annonce iranienne inquiète. Mais le point de vue de Téhéran se défend tout à fait. C’est le « Monde à l'envers".

 Le président iranien Hassan Rohani lors de la réunion de son cabinet ce 8 mai
Le président iranien Hassan Rohani lors de la réunion de son cabinet ce 8 mai © AFP / IRANIAN PRESIDENCY - HANDOUT / ANADOLU AGENCY

Prenons des précautions pour commencer : évidemment que l’éventuelle reprise du programme nucléaire iranien, ce serait très préoccupant. Compte tenu de ce qu’est le régime des mollahs et notamment de ses menaces répétées contre Israël. D’ailleurs aujourd’hui, même les pays européens, pourtant modérés dans ce dossier, ont exprimé leur inquiétude et brandi l’hypothèse de nouvelles sanctions contre Téhéran.

Mais une fois qu’on a dit ça, regardons en détail la décision iranienne. D’abord, c’est une riposte graduée, proportionnée. 

Téhéran a le sentiment d’avoir fait preuve de beaucoup de patience, pendant les 12 mois écoulés, depuis le retrait unilatéral des Etats-Unis de cet accord et la mise en place de nouvelles sanctions.

Ensuite, Téhéran se contente de menacer. Menacer de suspendre une partie de l’accord si rien ne se passe d’ici deux mois. En l’occurrence, l’Iran cesserait de limiter ses réserves d’eau lourde, plafonnées à 130 tonnes, et d’uranium enrichi, plafonné à 300 kilos.

Deux mois, c’est donc une porte ouverte pour négocier. C’est d’ailleurs ce qu’a dit ce matin le président iranien Hassan Rohani. A l’instant où nous parlons, l’Iran reste dans les termes de l’accord international et n’a pas relancé ses centrifugeuses.

Un accord perdant perdant pour Téhéran

Évidemment, c’est quand même un acte de défiance mais vu de Téhéran, impossible de faire moins que la situation est devenue intenable. 

Les Iraniens n’ont ni le beurre, ni l’argent du beurre. Ils sont perdants sur tous les tableaux. Je m’explique.

D’un côté, ils respectent leur partie du contrat, l’accord international visant à limiter leur production nucléaire. Ce n’est pas moi qui le dit. C’est l’agence internationale de l’énergie atomique et ses 150 inspecteurs sur place. 

Mais en face, les Iraniens n’ont rien en retour. Puisque sous la pression de Washington, les sanctions commerciales sont revenues depuis un an, et vont encore s’accroitre, avec la fin des exemptions accordées à certains pays comme la Chine et l’Inde.

Et l’économie iranienne est d’ores et déjà exsangue, en récession : moins 4% l’an dernier, moins 6% prévus cette année. 

Les exportations de pétrole ont chuté de moitié, l’inflation atteint 30%, la monnaie nationale le rial est en chute libre, la viande est rationnée, etc. Politiquement, pour le pouvoir iranien, c’est donc perdant perdant. Il n’y a pas d’autre choix que de hausser le ton.

Des Européens lents et timorés

On peut aussi être surpris par le fait que l'Iran s'attaque aux Européens pourtant beaucoup plus conciliants que les Etats-Unis: le chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif affirme que la France, l’Allemagne et le Royaume Uni, n’ont, je cite, « rempli aucune de leurs obligations ».

Le problème, c’est qu’il n’a pas tort !

Il y a un an, les gouvernements européens s’étaient insurgés contre la décision américaine et son interventionnisme. Puisqu’en substance, Washington veut empêcher toute transaction commerciale avec l’Iran. D’où qu’elle vienne.

L’Europe avait alors laissé entendre qu’elle allait trouver une parade, pour maintenir les échanges commerciaux, en les libellant en euros, ou avec un système bancaire de crédits virtuels.

Un an après, où en sommes-nous ? Un outil financier a bien été créé, Instex. Mais il n’est pas vraiment opérationnel, et il ne semble pouvoir concerner que des sommes modestes, quelques dizaines de millions d’euros, là où le manque à gagner pour l’économie iranienne se chiffre en milliards.

Quant aux grandes entreprises européennes, Total, Siemens, Renault, elles ont toutes plié bagage devant les menaces de représailles américaines. Donc c’est vrai, l’Europe n’a pas tenu ses promesses.

Un risque d'engrenage dans le Golfe Persique

En attendant le résultat des courses, c’est quand même que le risque d’un conflit augmente

Mais c’est peut-être le but recherché par les Etats-Unis en poussant le pouvoir iranien dans ses retranchements.

L’Amérique de Trump veut se désengager de tous les théâtres d’opération dans le monde.

Sauf face à l’Iran, qui reste perçu comme l’ennemi numéro un. D’ailleurs, Washington vient de renforcer son dispositif militaire dans la région, en envoyant un porte-avions et des bombardiers.

Donc ça peut être en effet le début d’un engrenage dangereux, sans doute pas avec une guerre directe, mais indirecte, en Irak, en Syrie, au Yémen, au Liban, ou en mer dans le Golfe Persique. Par où transite un quart du trafic pétrolier mondial.

Mais ce n’est pas l’annonce iranienne de ce matin qui a déclenché cet engrenage. 

C’est plutôt la décision américaine d’il y a un an.

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