La situation reste tendue en Libye. Le pays semble à nouveau au bord de la guerre civile, après l’offensive lancée contre la capitale par les troupes du maréchal Haftar. Mais ne nous fions pas aux apparences et soyons politiquement incorrect: cette offensive ne dérange pas grand monde. C’est le « Monde à l’envers ».

Des miliciens de la coalition d'Haftar qui ont lancé l'offensive sur Tripoli
Des miliciens de la coalition d'Haftar qui ont lancé l'offensive sur Tripoli © AFP / Mahmud TURKIA / AFP

Si on écoute le discours officiel, ce qui se passe est mal.  Et il faut le condamner.

Récapitulons : la Libye est coupée en deux depuis des années. Et l’homme qui contrôle l’Est du pays a soudain décidé de s’attaquer à l’Ouest, pour conquérir la capitale Tripoli. 

Ses avions ont bombardé l’aéroport de la ville. Les combats se multiplient à une trentaine de kilomètres. Et il y a déjà des milliers de déplacés. Il y a donc un vrai risque d’embrasement généralisé parce que les forces de l’Ouest, notamment les milices de Misrata, ne vont pas céder facilement. Premier motif d’inquiétude et de condamnation.

Par-dessus le marché, le pouvoir attaqué, celui de l’Ouest, est le seul légitime au regard de la communauté internationale. 

Et pour couronner le tout, cette offensive d’Haftar, l’homme de l’Est, a démarré le jour même de la visite sur le terrain du secrétaire général de l’ONU Antonio Gutteres, et à quelques jours d’une conférence nationale sur le pays le 14 avril.

Autant dire que c’est un vrai pied de nez aux Nations Unies. Donc on condamne, avec les formules habituelles : « violation du droit international », « appel solennel à l’arrêt immédiat des combats ».

Mais ces condamnations sont mollassonnes. Parce qu’en réalité cette offensive  ne dérange pas tant que ça.

Une alliance hétéroclite derrière Haftar

Qui peut y trouver un intérêt ? Ne le répétez pas, mais plein de gens. Commençons évidemment par les alliés au grand jour du maréchal Haftar.

L’Arabie Saoudite a visiblement donné son feu vert à cette offensive il y a 10 jours, lorsque le dirigeant libyen s’est rendu à Ryad. Les Saoudiens y voient un moyen d’étendre leur influence par les réseaux du Salafisme dit Madkhaliste, un courant conservateur de l’Islam, auquel Haftar a donné des gages.

Les Emirats aident aussi, en fournissant des tanks, parce qu’Haftar est opposé au groupe des Frères Musulmans, combattu par les Emirats.

Même chose pour l’Egypte du maréchal président Sissi, un homme au profil assez similaire à celui d’Haftar.

Si on regarde plus loin, la Russie soutient implicitement le maréchal, qui est russophone. Moscou aurait envoyé des mercenaires pour le soutenir. Et voit en Libye l’occasion, comme en Syrie, de damer le pion aux Occidentaux.

Côté Européen, ce n’est pas mieux. De l’avis même de plusieurs diplomates, la France joue double jeu depuis un moment. 

Paris a déjà appuyé militairement Haftar dans le passé, avec des forces spéciales, et l’a fait revenir dans le jeu politique, en le conviant il y a deux ans au sommet sur la Libye à la Celle St Cloud.

Et l’Italie fait peu ou prou la même chose depuis que Matteo Salvini est aux affaires. Haftar est perçu par les Européens, à tort ou à raison, comme un rempart contre l’Islamisme jihadiste et un soutien dans la lutte contre l’immigration. 

Enfin, les Etats-Unis, en pleine phase de désengagement militaire, ferment les yeux, d’autant qu’Haftar, tiens tiens, possède la citoyenneté américaine.

La tentation de l'homme fort

Donc il y a comme souvent la tentation de l’homme fort: le gars qui rétablit l’ordre à la baïonnette, pardonnez le cynisme, mais au moins après on y verra clair. 

Ajoutons un fond de culpabilité sur le sujet : après tout, c’est l’intervention militaire occidentale en 2011 qui a en grande partie déclenché le chaos en Libye après la mort de Kadhafi. On n’est donc pas très à l’aise avec le sujet.

Et puis tout le monde sait que la Libye est quasi-ingouvernable, tant elle est composée de tribus en rivalité les unes avec les autres.

Donc deux choses l’une à l’issue de cette offensive :

-         Soit Haftar s’impose et au moins on aura un interlocuteur clair, notamment pour négocier les contrats pétroliers.

-         Soit il échoue pour avoir eu les yeux plus gros que le ventre, et ce sera simplement le retour à la case départ, une Libye morcelée en dizaines de milices qui détiennent des morceaux de territoire.

Dans les deux cas, l’offensive en cours n’est donc pas nécessairement problématique si on la regarde avec le cynisme qui convient aux relations internationales.

Bon le petit souci c’est qu’entre temps, il peut quand même y avoir des milliers de morts dans cette affaire. 

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