Paris et Washington semblent décidés à frapper la Syrie. Une nouvelle réunion du Conseil de Sécurité est prévu ce soir. Mais Français et Américains estiment que Bachar al Assad a dépassé la « ligne rouge » sur l’utilisation des armes chimiques. Question dans "Le Monde à l'envers": frapper en Syrie, soit, mais après ?

L' ambassadrice américaine Nikki Haley lors de la séance houleuse au Conseil de Sécurité de l'ONU
L' ambassadrice américaine Nikki Haley lors de la séance houleuse au Conseil de Sécurité de l'ONU © AFP / Atilgan Ozdil / ANADOLU AGENCY

Au premier coup d’œil c’est tentant : 

-         Parce que oui ces images d’enfants morts à Douma, victimes d’armes chimiques, sont insoutenables. 

-         Parce que oui, Assad massacre son peuple et qu’il est probablement le responsable de ce nouveau crime de guerre.

-         Et parce que, oui, pardonnez-moi le raccourci trivial, mais il y a de ça : ça soulage. Histoire de faire comprendre à Assad que la menace de représailles n’a pas été brandie à la légère.

Mais… marquons une pause pendant qu’il est temps. Et tant pis si ce n’est pas politiquement correct.

Première interrogation : où est la cohérence intellectuelle sur cette histoire de « ligne rouge » ?

Petit flash-back : la « ligne rouge », c’est la formule employée par Obama en 2013, pour affirmer qu’en cas d’utilisation avérée de l’arme chimique, il y aurait représailles…

Sauf que la ligne rouge, elle a été franchie allégrement, non seulement en 2013 mais ensuite au moins 7 fois selon les enquêtes internationales.

Les ONG parlent même de 50 utilisations de l’arme chimique.

Combien de fois les Occidentaux ont-ils réagi ?

Une seule fois, il y a un an pile, avec une frappe américaine consécutive à un massacre au gaz sarin. Et…. c’est tout !

Donc cette histoire de « ligne rouge » ne vaut pas tripette en termes de cohérence intellectuelle : pour une fois où on réagit, il y a 10 fois où on ne réagit pas. 

L'absence de preuve irréfutable

Alors c'est vrai, là quand même, les images de ces enfants morts la bave aux lèvres dans la zone rebelle de Douma sont saisissantes…

C’est vrai. Mais, il y a un mais :  autant parfois la responsabilité du régime Assad a été indiscutablement établie, autant en l’occurrence, il y a un doute. Léger mais il y a un doute.

C’est cela qui est troublant : quand c’était absolument certain, on est resté les bras croisés.

Et là où c’est seulement très probable, on va frapper.

Je m’explique :

A Douma, c’est un mélange de chlore et d’un autre composant létal qui semble avoir été utilisé. 

Sauf que ce mélange est très volatile. Il est donc difficile d’établir avec certitude d’où il a été envoyé.

D’autant plus difficile qu’il n’y a plus de mécanisme d’enquête internationale piloté par l’ONU.

L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques a quand même annoncé cet après-midi l’envoi d’une mission à Damas, et c’est une bonne chose.

Parce que sinon, le risque, c’est de s’en remettre à un « faisceau de présomption des services ».

Et là n’ayons pas la mémoire courte : en 2003, les services américains affirmaient que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. On connait la suite : la guerre en Irak. Et des armes introuvables.

Vous allez me dire, c’est différent, là on sait qu’Assad possède de telles armes.

Oui. Mais il serait utile d’établir la preuve absolue qu’il les a utilisées à Douma.

Sinon on peut se retrouver avec une intervention militaire sans mandat international et sans démonstration irréfutable de sa justification.

Un but militaire imprécis

La deuxième question, c’est celle de la tactique militaire…

Oui, admettons que l’on passe outre le premier point, l’absence de cohérence sur la « ligne rouge ». 

Soit, on frappe militairement. Mais qui, où, comment, dans quel but ?

Le plus probable, c’est une opération franco-américaine coordonnée, avec avions Rafale et tirs de missile de croisière des porte-avions américain. Et peut-être un soutien logistique britannique.

Pour frapper quoi ? 

Impossible de localiser précisément les stocks d’armes chimiques d’Assad, donc on ne pourra pas les détruire. 

Donc on va viser uniquement des symboles : des bases militaires, peut-être des emblèmes du pouvoir. Le tout sans garantie de succès opérationnel, parce que les Russes ont depuis deux ans déployé d’importantes défenses anti-aériennes.

Et avec un risque d’engrenage non négligeable.

Quant aux populations civiles syriennes, elles auraient davantage besoin de ponts aériens et de corridors humanitaires.

Une stratégie politique floue

Donc la question suivante, c’est qu’est ce qui se passera ensuite ?

C’est la 3ème interrogation, la plus importante : au-delà de la tactique militaire ponctuelle, quelle est la stratégie politique ?

On fait boum et après on fait quoi ?

Il y a un an, je vous le disais, Trump nous a déjà fait le coup : il a fait cogner sur une base militaire syrienne…  La charge de la cavalerie. 

Et après, rien : il a progressivement retiré ses troupes du terrain syrien.

C’était donc juste un truc de matamore, une posture : « Vous avez vu, on a rappelé Assad à l’ordre ! ».

En fait rien du tout : Assad a fait une pause et il a recommencé avec les armes chimiques un peu plus tard.

LA question c’est donc bien celle de la stratégie diplomatique et politique ensuite.

Souhaitons qu’il y en ait une !

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