Les Européens sont réunis à Bruxelles pour un sommet exceptionnel sur le Brexit. La date limite c’est après-demain, sauf que Londres a demandé un nouveau report. Les Européens semblent partis pour l’accorder. Bel effort de conciliation, mais on peut aussi y voir une Europe prise en otage. C'est "le monde à l'envers".

Le premier ministre britannique Theresa May à son arrivée à Bruxelles pour le sommet européen sur le Brexit
Le premier ministre britannique Theresa May à son arrivée à Bruxelles pour le sommet européen sur le Brexit © AFP / Dursun Aydemir / ANADOLU AGENCY

Ils sont en train d’en causer. A l’instant où nous parlons. Avec Theresa May d’abord. Puis tout à l’heure sans elle, pendant le dîner.

Et tout indique que, dans leur grande sagesse, les 27 Européens vont donc accorder un nouveau délai à Londres pour régler le Brexit. Peut-être même un long délai : il est question d’aller jusqu’à la fin de l’année 2019.

Il faut toujours se réjouir d’une volonté de concertation et de compromis qui ne se laisse pas embarquer par les esprits échauffés. « Esprits échauffés », c’est la formule qu’on emploie à Bruxelles pour qualifier certains dirigeants européens qui en ont ras-le-bol de la comédie à sketches du Brexit. 

Bruxelles veut parvenir avec Londres à un divorce par consentement mutuel parce que ça laisse moins de traces, ça injurie moins la relation future. Donc accepter le report c’est la voix de la raison.

Et puis par définition, ça annihile les risques du « no deal » dans 48h, avec ses impacts imprévisibles, sur les marchés financiers, les douanes, la pêche. Sans oublier le nœud gordien de la frontière entre les deux Irlande.

Bref, c’est une main tendue au partenaire britannique, incontournable dans tant de domaines, la défense, l’économie, la diplomatie. Et un report long c’est encore mieux puisque, c’est une lapalissade, ça laisse plus de temps pour trouver une solution.

Londres champion du poker

Mais c’est quand même fort de café: on a vraiment la sensation de s’être fait balader par Londres.

L’Europe a joué au poker avec le Royaume-Uni. Et pour l’instant, l’Europe a perdu. C’est aussi simple que ça. 

Que s’est-il passé ?

Chacun a brandi la menace du « no deal », sauf que l’Europe s’est couchée la première : elle n’en veut pas. Elle a beau dire que le Royaume-Uni en serait la première victime, c’est elle l’Europe qui en a le plus peur.

Donc elle accepte un nouveau report. 

Theresa May n’a pas été capable d’arriver à quoi que ce soit depuis des mois avec son propre Parlement. Mais elle joue des coups tactiques et les gagne les uns après les autres. Et c’est comme ça qu’on va de report en report.

Vous allez me dire, ce n’est pas grave, on va pas être soupe-au-lait, les questions de susceptibilité sont quand même secondaires sur ces enjeux majeurs.

C’est vrai sauf qu’avec le Royaume-Uni, c’est quand même une habitude depuis un demi-siècle.

A chaque fois, on joue au poker avec les Britanniques et à chaque fois ils gagnent : des régimes d’exception, des dérogations, des traitements à part.

Rabais sur le budget de l’Union, clause dérogatoire sur le temps de travail, refus de l’Euro, refus de la zone Schengen. Au total près d’une trentaine de régimes d’exception !

Ca énerve bon nombre de députés européens. Ils trouvent que le Brexit, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

D'autres chats à fouetter

Au-delà de la susceptibilité, sur le fond, ce report probable n'est pas nécessairement non plus une bonne nouvelle.

D’abord, un report long, au-delà du 30 juin, ça signifierait des élections européennes au Royaume Uni dans 6 semaines. 

En un mot : surréaliste. Le pays qui a voté pour sortir de l’Europe irait voter pour désigner des élus en Europe. On marche sur la tête !

Ensuite, il est donc question que ce report soit assorti de contraintes, d’exigences posées par les Européens : les Britanniques n’auraient pas leur mot à dire sur le Budget ou sur la désignation des commissaires à Bruxelles

Il y a un hic : ce n’est pas vraiment possible. Les traités européens ne le prévoient pas : soit on est dans l’Union, soit on n’y est pas. Mais si on y est, on a les mêmes droits que tout le monde.

Donc faire respecter ces contraintes s’annonce périlleux.

Enfin et surtout, ce report s’il a lieu va polluer l’année qui vient, comme il vient de polluer les six derniers mois.

C’est la crainte de l’Elysée et elle est fondée. L’Union Européenne a pourtant d’autres chats à fouetter : 

-         A l’extérieur, pêle-mêle, la menace commerciale chinoise, la menace sécuritaire russe, l’imprévisibilité de l’Amérique de Trump. 

-         A l’intérieur de l’Union, les atteintes à l’Etat de droit par les gouvernements populistes, les enjeux sur l’industrie et l’emploi, l’environnement.

Et donc là, on risque de remettre le couvert avec un Brexit qui occupe l’essentiel de l’agenda. 

Emmanuel Macron parle d’un risque d’une Europe « prise en otage » par le Brexit, il a raison.

A moins que les Européens n’aient une stratégie cachée depuis le début, un pari visant, de report en report, à finir par conserver le Royaume-Uni dans l’Union. Auquel cas ce serait Bruxelles le champion du poker. 

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