Les résultats de la présidentielle en RD Congo ont donc enfin été proclamés avec la victoire d’un opposant, Felix Tsishekedi. A 1ère vue, c’est un événement démocratique majeur. Mais sa victoire est contestée par un autre opposant. Alors verre à moitié vide ou à moitié plein ? C'est le "monde à l'envers".

Des supporters de l'opposant Felix Tsishekedi après l'annonce à Kinshasa des résultats le proclamant vainqueur
Des supporters de l'opposant Felix Tsishekedi après l'annonce à Kinshasa des résultats le proclamant vainqueur © AFP / John WESSELS

Commençons par le verre à moitié plein.

Ce n’est pas rien, ce qui vient de se passer en RDC : un pouvoir en place reconnait sa défaite et admet la victoire d’un opposant. C’est un symbole fort.

Un petit retour en arrière : au départ, le clan Kabila, au pouvoir depuis 20 ans, avait tout organisé pour conserver le pouvoir. 

D’abord en reportant l’élection depuis 2 ans. Ensuite en choisissant un poulain, Emmanuel Ramazani Shadary : tout était prévu pour que ce soit lui le vainqueur.

Au bout du compte, le pouvoir cède : il admet que les Congolais ont fait un autre choix. C’est un sacré pas en avant. 

Dans d’autres pays d’Afrique, le Cameroun, le Gabon ou le Togo, le pouvoir en place n’aurait pas eu de scrupules pour forcer le passage malgré le désaveu des urnes.

En plus, c’est un opposant historique qui est déclaré vainqueur : Fatshi, comme on le surnomme à Kinshasa, c’est l’héritier de son père, Etienne Tsishekedi, emprisonné sous Mobutu.

Le symbole est fort parce que la RDC n’a jamais connu de transition pacifique en près de 60 ans d’indépendance : assassinat de Lumumba, dictature de Mobutu, coup d’Etat de Kabila. C’est donc historique. 

Et toute l’Afrique regarde, parce que le Congo est un géant : le plus grand pays du continent avec l’Algérie, le plus peuplé des pays francophones. Pour toute l’Afrique, cette alternance est un événement d’une portée majeure.

Un accord en coulisses avec le pouvoir sortant de Kabila

Regardons à présent le verre à moitié vide. C’est tout simple : de nombreux indices laissent penser, malgré tout, à un déni de démocratie. 

D’abord, les règles fondamentales d’un scrutin transparent n’ont pas été respectées : de nombreux Congolais ont été empêchés de voter.

Et surtout, on peut penser que le vrai vainqueur dans les urnes était l’autre opposant, Martin Fayulu.

C’est ce que laisse entendre la puissante Conférence Episcopale du Congo, qui avait déployé 40.000 observateurs sur le terrain. Voici son communiqué, je vous le lis : « les résultats publiés ne correspondent pas aux données collectées par notre mission d’observation ». 

Fayulu aurait obtenu plus de 50% des voix. Mais la commission électorale ne lui en attribue que 34, contre 38 à Tsishekedi.

Alors pourquoi une telle embrouille au profit de Tsishekedi ?

Sans doute parce que c’est le moins radical des deux opposants. On le soupçonne d’avoir, ces derniers jours, passé un accord en coulisses avec le pouvoir de Joseph Kabila.

Les proches du président sortant pourraient avoir obtenu des garanties : ne pas être inquiétés, conserver le contrôle de plusieurs entreprises minières, voire la maîtrise des forces de sécurité.

Il y a donc sans doute quelque chose de « pourri en ce royaume » comme aurait dit Skakespeare. Un miroir aux alouettes.

L'enjeu du sous-sol minier

Pour la suite, on peut avancer trois hypothèses.

La première, pessimiste, c’est la flambée de violence. Les partisans de Martin Fayulu, le vainqueur floué, laissent éclater leur colère. Il y a déjà eu quelques incidents aujourd’hui.

Le pays peut basculer dans le chaos.

De façon inattendue, c’est d’ailleurs le risque que semble prendre la France. Avec la déclaration peu diplomatique du ministre des Affaires étrangères Jean Yves Le Drian, une déclaration de soutien à Martin Fayulu : elle peut pousser ses partisans à se soulever.

Deuxième option, optimiste : Tsishekedi tend la main à Fayulu pour gouverner ensemble.

Ou bien, autre variante, la Cour Constitutionnelle est saisie et inverse les résultats du scrutin. La démocratie l’emporte.

C’est possible mais improbable : les magistrats de la Cour sont très liés au pouvoir.

Troisième option : le statu quo. Cette « demi transition démocratique » est avalisée par l’ONU et par les grands pays africains, notamment l’Afrique du Sud…

Et les grandes compagnies minières internationales, omniprésentes au Congo, mettent discrètement la main au pot pour acheter la paix sociale. Rappelons que la RDC possède l’essentiel des réserves mondiales de coltan et aussi en partie de lithium, indispensables aux ordinateurs et téléphones portables…

Parce qu’il faut le rappeler, et c’est là le sujet de fond : les Congolais sont très pauvres alors que le Congo est très riche, son sous-sol vaut une fortune.

Alors s'il faut s'essayer à un verdict : verre à moitié vide ou à moitié plein ? Vu que jusqu’à présent le verre des Congolais était totalement vide, on va quand même se féliciter ce soir qu’il le soit un peu moins.

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