L’énorme manifestation d’hier à Hong Kong apparait, vu d’ici, comme un vaste élan démocratique pour s’opposer à un projet de loi qui autoriserait les extraditions vers la Chine. Mais vu de Pékin, c’est très différent. Regardons donc le sujet du point de vue chinois. C'est "le monde à l'envers".

Les pancartes des manifestants à Hong Kong contre le projet de loi sur l'extradition vers la Chine portée par la chef de l'exécutif de la ville Carrie Lam
Les pancartes des manifestants à Hong Kong contre le projet de loi sur l'extradition vers la Chine portée par la chef de l'exécutif de la ville Carrie Lam © AFP / EyePress News / EyePress

Si vous êtes un Chinois qui habite en Chine, le plus probable c’est que vous n’ayez absolument pas entendu parler de ce défilé géant qui a paralysé Hong Kong hier et dont les images spectaculaires ont fait le tour du Monde.

Enfin, le tour du Monde, sauf la Chine ! Pas un mot à la télévision officielle à Pékin.

Et censure sur les principaux réseaux sociaux, comme Weibo : une pratique habituelle du pouvoir chinois.

Si vous cherchez bien, il y a quand même trace de cette mobilisation dans certains médias chinois. Mais la présentation des faits est alors très différente de la nôtre.

Prenons par exemple le China Daily, quotidien en anglais contrôlé par le Parti communiste chinois. Là il n’est plus question d’un million de manifestants mais de 240.000, 4 fois moins. C’est le chiffre officiel de la police. 

Et surtout, le China Daily affirme que 822.960 personnes (c’est précis et c’est donc beaucoup plus) ont signé une pétition de soutien au projet de loi sur les extraditions. La majorité de la population serait donc favorable à ce texte qui, permettrait, je cite, de « pourchasser les criminels corrompus réfugiés à Hong Kong ».

Enfin, dans la vision que Pékin a du sujet, cette mobilisation est manipulée de l’étranger. Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo est particulièrement montrée du doigt. La collusion avec l’ennemi étranger, c’est une vieille rengaine des régimes autoritaires.

Un soutien ferme à l'exécutif de Hong Kong

Autant dire que la Chine ne va pas céder face aux manifestants. La probabilité de voir Pékin baisser pavillon est microscopique. 

D’ailleurs, la chef du gouvernement de Hong Kong, Carrie Lam, très liée au pouvoir chinois, a maintenu son calendrier : le texte controversé sera bien débattu à partir d’après-demain mercredi, comme prévu.

Et à Pékin, le ministère des affaires étrangères y est allé d’un commentaire explicite : « nous soutenons fermement le gouvernement de Hong Kong ». Concrètement ça veut dire des instructions très claires aux 43 députés qui composent la majorité de l’exécutif de la ville.

Seule concession plausible : faire de Carrie Lam, qui est devenue la tête de Turc des manifestants, un fusible. La faire sauter pour satisfaire la rue. Mais même dans ce cas, le texte, selon toute probabilité, sera maintenu, avec de simples aménagements à la marge.

Pourquoi ? Pour deux raisons.

D’abord Pékin veut de fait renforcer son emprise sur Hong Kong la turbulente. Et l’autorisation des extraditions c’est le meilleur moyen pour effectuer de l’épuration politique, sous couvert de procédures de droit commun.

Ensuite Pékin ne peut pas donner l’impression de céder au chantage de la rue. Sinon il y aura un risque de propagation de la colère à d’autres régions du pays, en particulier la région de Canton, toute proche.

La tentation de la force

Pékin, c'est certain, cherche à normaliser la ville. Rappelons que depuis la rétrocession de Hong Kong par le Royaume-Uni, à la Chine, en 1997, la ville est régie par le principe « un pays, deux systèmes ».

Autrement dit, plus de liberté politique, moins de contrôle économique, et une vraie autonomie de la justice. Le tout garanti jusqu’en 2047.

Sauf que depuis son accession au pouvoir en 2012, Xi Jinping ne cesse d’accroitre l’ingérence chinoise. Le dernier mouvement de contestation dans la ville en 2014, n’a conduit à rien. Ses dirigeants ont fini par être emprisonnés.

Et la censure chinoise s’impose aussi de façon insidieuse : par exemple rares sont devenues les librairies de Hong Kong qui osent encore vendre des livres critiques vis-à-vis de Pékin.

Selon Martin Lee, qui est une figure de l’opposition démocratique, ce combat contre les extraditions pourrait être le chant du cygne. Si le texte passe, c’en sera fini du « double système ».

Et si la rue continue de manifester, on ne peut pas exclure que Xi Jinping soit tenté d’employer la force. 

La seule chose qui fera hésiter le président chinois, c’est le poids économique de la ville, le risque d’une fuite des entreprises. Et la Chine a besoin de Hong Kong, en partie pour contourner les sanctions commerciales américaines.

Ce bras de fer s’annonce donc comme un test très révélateur sur le fait de savoir où le pouvoir chinois place sa priorité : d’abord le contrôle politique ou d’abord la prospérité économique.

L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.