C'est un accord passé largement inaperçu. Le Rwanda, en Afrique Centrale, va accueillir des réfugiés en provenance de Libye, candidats à l’exil vers l’Europe. Et ce n’est pas anecdotique : c'est révélateur de la nouvelle carte des flux migratoires et de l’évolution géopolitique sur le sujet. C'est "le monde à l'envers"

Un camp de réfugiés en Libye
Un camp de réfugiés en Libye © AFP / AFP

Cet accord (le voici), a été signé ce 10 septembre par le Rwanda, l’Union Africaine et le HCR, le Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’ONU. Il prévoit le transfert d’une première vague de 500 réfugiés retenus dans les centres de transit libyens. Direction donc le Rwanda, dans la région des Grands Lacs Africains à 6000 kms plus au Sud. 

Et il ne faut pas s’y tromper : il s’agit en fait d’un accord indirect avec l’Europe, puisque les pays européens sont les principaux bailleurs de fonds du HCR.

Premier enseignement de cet épisode : il confirme la volonté occidentale de repousser les migrants le plus loin possible. 6000 kms, c’est un peu comme si on envoyait quelqu’un de Paris en Sibérie.

L’Europe, on le sait a fermé ses frontières, le flux s’est tari, divisé par 8 en direction de l’Italie en l’espace de deux ans. Et comme les Européens n’arrivent pas à se répartir les réfugiés entre eux, ils refilent la patate chaude.

Ils l’ont d’abord refilée à la Turquie : 6 milliards d’euros débloqués pour que le régime Erdogan conserve plus de 3 millions de Syriens sur son sol. Ensuite, l’Europe a financé les garde-côtes libyens mais ils sont de mèche avec les trafiquants. Un diplomate qui connait bien le dossier estime que toutes les milices en Libye profitent du business des centres de rétention. Puis l’Europe a donné de l’argent au Niger, plus au Sud : 1 milliard d’aide au développement pour que là aussi, les militaires nigériens empêchent l’exode.

Et donc maintenant, c’est le tour du Rwanda. Encore plus loin géographiquement.

La "patate chaude" refilée aux Africains

En même temps qu’il y ait une solution africaine à un problème essentiellement africain n’est pas forcément une mauvaise idée. Et là aussi cet accord avec le Rwanda est un symbole fort d’une implication africaine. C’est le 2ème enseignement.

Dans le cas précédent du Niger, on était en présence d’un pays de transit : il est sur la route des migrants d’Afrique de l’Ouest qui cherchent à gagner l’Europe. Avec le Rwanda, c’est différent, on passe à un autre stade : ce pays n’est en rien sur la route des migrants. Et pourtant il se porte volontaire pour accueillir d’emblée 500 personnes, originaires de la Corne de l’Afrique, le Soudan, l’Erythrée. Elles seront logées à Bugesera dans le sud du pays, et le Rwanda leur garantit l’accès à l’éduction et à la santé. Voire à un emploi si ces réfugiés restent définitivement.

Le régime de Paul Kagame va même plus loin : il se dit prêt à accueillir 30.000 réfugiés au total. Pour un pays de 12 millions d’habitants, ce n’est pas rien.

On est donc bien en présence d’une volonté politique du Rwanda de tendre la main à d’autres Africains. Et plus globalement, l’Union Africaine revendique aussi cette logique.

Enfin, cet épisode, troisième enseignement, le reflet de la transformation des routes migratoires. En Afrique, les migrants, en majorité, ne se déplacent plus vers l’Europe, mais vers un autre pays africain. Selon l’Union Africaine, 8 migrants sur 10 se déplaceraient à l’intérieur du continent.

Donc il est peut-être temps de mettre à la poubelle le cliché populiste sur « l’Europe envahie ».

La facture de la "sous-traitance"

Ce paysage nouveau peut avoir des conséquences en pagaille. D’abord, il a un coût financier : l’Europe paie la facture en déboursant donc des milliards pour repousser les candidats à l’immigration.

Il y a aussi un coût politique à la clé. Dans le cas de la Turquie, le régime très autoritaire d’Erdogan fait du chantage aux Européens, en menaçant d’ouvrir les vannes de l’immigration. Il a réitéré sa menace la semaine dernière encore.

Dans le cas du Rwanda, le président Kagame a évidemment des arrière-pensées en acceptant ce deal. Il a pour ambition d’être l’un des leaders du continent. On fait donc le choix de l’aider dans son entreprise.

Enfin il peut aussi y avoir des conséquences économiques et sociales pour ces pays d’accueil. Au Niger par exemple, le pays a du mal à gérer les flux de migrants rejetés par l’Europe : chômage, trafic de drogue, délinquance, le paysage est inquiétant. Dans d’autres endroits, ça peut conduire à des émeutes xénophobes : on l’a vu ces derniers jours en Afrique du Sud, avec des dérives très violentes en particulier contre les immigrés Nigérians.

Mais bon, du point de vue européen, tout ça possède un mérite : tout ce petit monde est très loin. 

Et les réfugiés ne sont plus qu’un sigle : ETM pour Emergency Transit Mechanism, Mécanisme de transit d’urgence.

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