Le patron de Facebook est sur le grill, convoqué hier et aujourd'hui devant le Congrès américain. Mark Zuckerberg doit s’expliquer sur le scandale Cambridge Analytica qui a vu le piratage des données de près de 90 millions d’utilisateurs.C’est un symbole fort, mais dans le "monde à l'envers", ça semble loin du compte.

Mark Zuckerberg lors de son audition devant le Sénat américain
Mark Zuckerberg lors de son audition devant le Sénat américain © AFP / CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

D’abord, on se dit : Waouw !

L’homme invisible, celui qu’on ne voit jamais, est convoqué manu militari par le Congrès américain. Il obtempère. Et pour l’occasion il abandonne son tee shirt habituel pour le costume cravate ! 

Cette fois, ça va chauffer pour son matricule !

Sauf que, pas vraiment !

En fait, Mark Zuckerberg fait le service minimum : hier soir, comme cet après-midi (même si c’est un peu plus serré aujourd’hui, j’ai regardé en direct jusqu’à maintenant).

Self control sur la forme, service minimum sur le fond.

Cet après-midi, il a commencé, comme hier soir, en disant : « It’s my mistake, I’m sorry ».

La belle affaire : le multimilliardaire de 33 ans, 7ème fortune de la planète, est désolé. 

Il est désolé que les données personnelles de 90 millions de personnes aient été siphonnées à des fins de profilage politique. 

Il ajoute « il faut faire plus contre le piratage des données, et il faut sans doute changer de philosophie ». Dont acte.

Mais quand on en arrive à la question-clé, le besoin d’une règlementation plus stricte sur la protection de la vie privée, alors la réponse c’est « oui mais non, pas vraiment, ça pourrait nuire au dynamisme économique, dissuader la création de nouvelles start ups…»

Donc sur la forme, Zuckerberg ne se laisse pas déstabiliser. Et sur le fond, il gagne du temps.

En même temps, à quoi bon, puisque faire acte de contrition, ça suffit : le cours de l’action Facebook était en hausse de 4,5% hier soir après sa première prestation.

Aller au-delà de Facebook

En même temps, cette convocation c’est quand même une première… C’est vrai, mais cette première sera-t-elle suivie d’une deuxième, d’une troisième, etc.

Parce que le sujet va bien au-delà de Facebook et Cambridge Analytica.

Du côté des pirates d’abord, deux autres sociétés au moins ont déjà été prises la main dans le sac : Cube You, et Aggregate IQ. Cette dernière a même revendiqué avoir influencé le vote sur le Brexit.

Du côté ensuite des moteurs de recherche, des réseaux sociaux, la question des données personnelles vaut pour tout le monde : Google, Twitter, Instagram, You Tube. 

Cette dernière fait d’ailleurs l’objet d’une enquête aux Etats-Unis, sur le profilage des enfants qui regardent des vidéos sur ce support.

Toutes ces sociétés promettent grosso modo la même chose : s’autoréguler.

Mais franchement, c’est un peu comme de croire un ogre qui dirait promettre d’arrêter de manger.

Donc le Congrès américain va-t-il enchainer en convoquant les patrons de toutes ces boites ?

Pour répondre aux deux mêmes questions :

1.     Ces sociétés de l’Internet s’estiment-elles responsables ou non de ce qu’elles contribuent à diffuser ? Ou est-ce qu’elles continuent de jouer « Ponce Pilate » ? 

2.     Ces sociétés vont-elles enfin se décider à mieux protéger la vie privée ?

Très révélateur, d’ailleurs le seul moment où Zuckerberg a été vraiment déstabilisé hier soir.

C’est lors de cette question apparemment anodine d’un sénateur de l’Illinois, Dick Durbin.

Il demande à Zuckerberg s’il aimerait que tout le monde sache dans quel hôtel il a dormi hier soir…

Zuckerberg hésite avant de dire non. Et bien « c’est exactement le sujet dont nous parlons, répond le sénateur : la protection de la vie privée ».

Le risque de la dictature de la transparence

Donc la question, c’est y-aura-t-il une suite ? Et ça va se jouer sur deux terrains.

La politique d’abord : les Etats-Unis vont-ils changer de législation ?

Faire ce que l’Europe vient de faire avec la RGPD, la règlementation sur la protection des données personnelles qui entre en vigueur dans un mois et demi.

Pour qu’a minima, l’internaute sache là où il met les pieds.

Le dernier à avoir essayé, c’était Obama en 2012. 

Et son propre parti l’a retoqué. Il faut dire que les sociétés de l’Internet, Google en tête, sont les championnes du lobbying à Washington.

C’est un peu comme avec la NRA et le contrôle des armes : une fois passé le moment de l’émotion, la loi est-elle modifiée oui ou non ? On verra.

Et puis, au-delà de la politique, il y a la société.

Parmi les 2 milliards d’utilisateurs de Facebook, plus du quart de la planète, combien vont accroitre leur vigilance ?

Combien serons-nous à réaliser que le prix de cette gratuité tellement séduisante de l’Internet, c’est nous-mêmes, nos pensées, nos habitudes, nos choix. 

Bref, nos « données » revendues à des compagnies tiers.  Car c’est bien ça le modèle économique en cause.

La transparence sur notre vie, avec ou sans notre consentement. De quoi faire saliver n’importe quel dictateur

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