Emmanuel Macron entame ce 11 mars une visite en Afrique de l’Est, au Kenya, en Ethiopie et d’abord à Djibouti. Il s’agit de développer les liens avec cette partie de l’Afrique où la France est peu présente. Sauf qu’en Paris et Djibouti il y a un caillou dans la chaussure, l'affaire Borrel. C'est "le monde à l'envers".

Emmanuel Macron et le président de Djibouti Omar Guelleh lors du Forum sur la paix à Paris en novembre 2018
Emmanuel Macron et le président de Djibouti Omar Guelleh lors du Forum sur la paix à Paris en novembre 2018 © AFP / Thomas SAMSON / POOL / AFP

Sur le papier, c’est un ciel sans nuages. S’intéresser enfin à l’Afrique de l’Est, y développer partenariats culturels et économiques. Et conforter notre présence militaire à Djibouti : 1500 soldats français sur ce petit territoire, idéalement placé en termes stratégiques, juste en face de la péninsule arabique.

Voilà la présentation idyllique du voyage d’Emmanuel Macron.

Sauf qu’effectivement, il y a un hic. Ce hic n’est évidemment pas à l’agenda officiel, mais les autorités françaises se grandiraient à regarder le sujet en face.

De quoi parlons-nous ? Petit flash-back sur l’affaire Borrel.

Le 19 octobre 1995, le juge Bernard Borrel, ancien major de sa promotion, ancien procureur, devenu conseiller technique auprès du ministre de la Justice de Djibouti, est retrouvé mort à 80 km du centre-ville. 

Immédiatement, la thèse du suicide est propagée. On le sait désormais, il s’agissait en fait d’un assassinat : Bernard Borrel a été violemment frappé, notamment à la tête, puis on a mis le feu à son corps.

Sauf qu’à l’époque, seule la thèse du suicide est retenue. Et fait encore plus troublant (on l’a appris là aussi a posteriori), les services de renseignement français étaient au courant du décès avant même la découverte du corps.

Qui a tué le juge Borrel à Djibouti ? Sur l’ordre de qui ? Et pour quelle raison ? 23 ans plus tard (23 ans !), ces trois questions restent sans réponses.

L'obstruction de l'Etat français

Qui est responsable de cette situation ? D’abord l’Etat français qui pratique l’obstruction dans ce dossier depuis plus de 20 ans.

Sans l’obstination de la veuve du juge, Elisabeth Borrel, sans le courage de plusieurs juges d’instruction, sans les enquêtes de plusieurs journalistes notamment David Servenay, l’affaire aurait été enterrée.

Mais l’assassinat est désormais établi, depuis la dernière expertise il y a 2 ans. Alors qui et pourquoi ?

Pour obtenir des réponses, la justice française a réclamé à 7 reprises la déclassification de documents classés secret défense. Et elle a obtenu en retour des queues de cerise : des documents caviardés et tronqués, d’autres scellés détruits par erreur (oui oui), et surtout RIEN de RIEN sur l’année 1995, l’année du meurtre.

A l’automne dernier, le juge Cyril Paquaux, désormais en charge du dossier, a demandé, à nouveau, la déclassification. 

Et dans le même temps, Elisabeth Borrel a écrit personnellement à Emmanuel Macron.

Et depuis, rien. Toujours rien ! Aucune réponse. Ni de l’Elysée, ni du Ministère des Affaires étrangères, ni du Ministère de la Défense. 

L’Etat français cache quelque chose dans cette affaire. Et tout cela possède un relent de vieille politique, celle des sombres heures de la « Françafrique ».

Un parfum de vieille Françafrique

Pourquoi « Françafrique » ? Parce qu'on parle d’un petit territoire à la position stratégique clé et d’un endroit trouble où se mélangent espions, militaires, trafiquants d’armes, réfugiés des pays voisins et militants islamistes.

On parle aussi d’un pays où l’actuel président, Ismail Omar Guelleh (IOG de son son surnom) est au pouvoir depuis 20 ans, réélu systématiquement avec 80 à 95% des voix. Vous voyez le topo.

IOG donc est considéré par Elisabeth Borrel comme l’un des commanditaires de l’assassinat de son mari. C’est cet homme qu’Emmanuel Macron rencontrera tout à l’heure. 

Deux autres dignitaires du pays, le chef de la sécurité et le procureur général, font également l’objet de soupçons.

IOG répond qu’il n’a rien à se reprocher et que c’est une affaire, je cite, « franco-française ».

Où est la vérité ? La France cherche-t-elle à protéger un dirigeant étranger pour préserver son implantation militaire ?

Qui couvre quoi ? Impossible de répondre. Puisque tout est dissimulé.

Il y a un an et demi, en visite au Burkina Faso, Emmanuel Macron a dit vouloir en finir avec la « politique africaine de la France ». On avait cru comprendre qu’il voulait en finir avec les coups tordus. Il y a 6 mois, il a ensuite eu le courage de reconnaitre la responsabilité de l’Etat français dans la torture et la mort de Maurice Audin en Algérie en 1957, 60 ans après les faits.

Dans l’affaire Borrel, ça ne fait « que » 23 ans. On veut croire, à l’occasion de ce déplacement présidentiel à Djibouti, qu’il ne faudra pas attendre 40 ans de plus pour connaitre la vérité.

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