Au Prix Bayeux des correspondants de guerre, on se penche évidemment sur le sort des reporters de guerre, souvent en danger. Mais désormais les journalistes sont aussi en danger sur le sol européen. C'est "le monde à l'envers".

Les hommages à la journaliste bulgare assassinée dans sa ville de Ruse
Les hommages à la journaliste bulgare assassinée dans sa ville de Ruse © AFP / Dimitar Dillkof AFP

56 journalistes sont morts dans l’exercice de leur métier depuis le début de l’année. Chiffre rendu public ce matin par RSF, Reporters sans frontières. Et c’est déjà plus que l’an dernier. 

Alors évidemment, les reporters meurent d’abord sur les terrains de guerre, notamment en Afghanistan cette année.

Mais le fait nouveau, c’est que la situation se dégrade à vive allure en Europe. Au cours des 12 derniers mois, 3 journalistes sont morts sur le sol européen. C’est presque autant en un an que le bilan cumulé des 10 années précédentes, 4 morts.

Samedi dernier c’était donc Victoria Marinova en Bulgarie.

Sauvagement assassinée. Elle sera enterrée demain.

Selon la thèse officielle, il s’agit d’un crime de droit commun. Et un suspect a été arrêté en Allemagne. 

Mais on a le droit de douter de la thèse officielle.

Parce que cet assassinat s’est produit 5 jours après la diffusion sur une télévision locale d’une enquête où notre consœur avait mis en cause des élus locaux. Lors d’un entretien avec 2 journalistes d’investigation reconnus qui travaillent sur des soupçons de fraude aux subventions européennes en collusion avec la compagnie pétrolière russe Lukoil. Sa mort est donc très troublante.

Et tout cela rappelle étrangement les deux autres cas de l’année écoulée.

D’abord l’assassinat, en février, du journaliste slovaque Jan Kuciak. Lui aussi enquêtait sur la corruption. Là aussi l’auteur présumé, a été arrêté. C’est un ancien policier, mais le commanditaire pourrait être un homme d’affaires sulfureux.

Et puis il y a presque un an, la mort de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia. Brûlée vive dans l’explosion de sa voiture. Trois hommes de main ont été interpellés, l’un d’entre eux semble avoir des liens avec le ministre de l’économie du pays.

On pourrait ajouter le journaliste italien Paolo Borrometi : lui il a échappé de peu à un attentat en avril dernier. Un clan mafieux voulait l’abattre…

Ca fait quand même beaucoup en peu de temps pour le seul continent européen !

La Bulgarie rongée par la corruption

La question c’est de savoir si ce sont des affaires spécifiques à chaque pays, ou s’il y a des points communs.

Il y a des particularités, notamment dans le cas de la Bulgarie. On parle d’un pays de 7 millions d’habitants, entre Roumanie et Turquie, qui sombre de plus en plus dans la corruption.

En 10 ans, il a chuté du 35ème au 111ème rang dans le classement de la liberté de la presse de RSF ! Une autre ONG, Transparency International, parle de « pots de vin à grande échelle ».

Les intimidations contre la presse se multiplient : passages à tabac, arrestations, campagnes de diffamation, tout y passe.

Et par-dessus le marché, en Bulgarie, un homme de 38 ans, multimillionnaire et député, Delyan Peevski, détient à lui seul les ¾ de la presse…

Et il attaque : par exemple il y a 2 jours, il a fait publier en Une la photo de tous ceux qu’ils qualifient d’ennemis du peuple, ça va du secrétaire général de l’ONU Antonio Gutteres au secrétaire général de RSF Christophe Deloire. 

Le hic, c’est que la Bulgarie fait partie de l’Union Européenne. Et que les soupçons de fraude portent notamment sur le détournement des fonds européens, convertis en dessous de table. 

Un climat général contre la presse

Et là, on en arrive aux points communs entre toutes ces affaires: la corruption, le mélange des genres entre les dirigeants politiques et les hommes d’affaire véreux

Les ingrédients sont à peu près les mêmes dans ces 3 affaires, en Bulgarie, en Slovaquie et à Malte. 

Ces journalistes dérangent parce qu’ils enquêtent sur des trafics d’influence à l’échelle internationale, entre dirigeants politiques et réseaux mafieux. 

Et souvent, il y a des fonds européens qui disparaissent mystérieusement dans l’affaire.

Vous allez me dire que je suis naïf, qu’il y a toujours eu des trafics de ce genre, et des journalistes pour enquêter dessus. Le fait nouveau c’est qu’aujourd’hui en Europe aussi, les reporters risquent la mort en le faisant.

Et ça on peut difficilement le dissocier d’un climat général ambiant en Europe, où le travail de la presse est régulièrement dénigré.

Agresser un reporter qui cherche simplement à informer ne relève plus du tabou. L’assassiner devient « concevable »…

Ça se passe en Europe, c’est chez nous. Et ça se dégrade.

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