En Bolivie, le départ d'Evo Morales, qui avait concentré tous les pouvoirs, peut donner l’impression de résoudre la crise. Mais le pays a plongé dans l’inconnu. Il est sans gouvernement, en proie à de fortes tensions sociales, et l’opposition n’est pas une bande d’enfants de chœur. C’est le Monde à l’envers.

Manifestation de militaires, crucifix à la main, célébrant dans la ville de Santa Cruz, la fuite du président Morales
Manifestation de militaires, crucifix à la main, célébrant dans la ville de Santa Cruz, la fuite du président Morales © AFP / DANIEL WALKER / AFP

Quand un homme veut confisquer le pouvoir et finit par l’abandonner, c’est une bonne nouvelle. Le jet de l’éponge d’Evo Morales, dans ce pays de 11 millions d’habitants coincé au cœur des Andes, c’est donc d’abord l’échec d’un homme qui en faisait trop. 14 ans à la tête de l’Etat et au fil des ans, une personnalisation croissante du pouvoir.

Il y a trois ans, les Boliviens, par référendum, avaient refusé à Morales l’autorisation de se présenter une nouvelle fois à la présidentielle. Il est passé outre en obtenant une dérogation de la Cour Suprême, qui est à sa botte. Puis le scrutin est venu, il y a trois semaines. Entaché de tripatouillages en tout genre : bourrage d’urnes, manipulations informatiques, et arrêt soudain du décompte des voix avant la fin. Ce n’est pas moi qui le dis. C’est le rapport des observateurs de l’OEA, l’Organisation des Etats Américains.

Morales n’a pas supporté l’idée de devoir affronter un 2nd tour, il s’est donc fait proclamer vainqueur dès le premier. La colère s’est alors emparée du pays. A juste titre. Et contrairement à ce que disent certains leaders politiques, Morales n’a pas été victime d’un coup d’Etat : il n’a pas été emprisonné, les militaires n’ont pas pris le pouvoir.

Non. Il a tout simplement préféré démissionner et fuir la nuit dernière pour le Mexique. Et c’est sans doute ce qu’il avait de mieux à faire.

Une opposition aux accents néo libéraux

Mais ça ne donne pas pour autant de la légitimité à l’opposition. D’abord, elle est en partie l’héritière de la dictature des années 70, celle d’Hugo Banzer qui avait recruté comme conseiller l’ancien nazi Klaus Barbie pour mieux réprimer les opposants. L’un des deux leaders de la contestation anti Morales, Luis Fernando Camacho, est un tribun de droite radicale, aux positions proches du président brésilien Jair Bolsonaro. Il dit 

« vouloir ramener Dieu au Palais »

, et il vient de la capitale économique du pays, Santa Cruz dans la plaine amazonienne à l’Est, une ville où règne un capitalisme débridé.

Car cette opposition est aussi l’héritière des gouvernements néo-libéraux du début des années 2000 en Bolivie : ajustement fiscal, privatisation de l’énergie, licenciements massifs dans les mines. Le rival de Morales à la présidentielle, Carlos Mesa, est plutôt de centre droit. Mais en 2003, il était quand même le vice-président de Sanchez de Losada, surnommé El Gringo, et qui avait fait violemment réprimer les manifestations contre les hausses de prix. Plus de 60 morts.

Et puis, à l’arrière-plan, il y a les convoitises d’une élite et de plusieurs entreprises étrangères sur le fer, l’étain, le gaz, et surtout le lithium (le pays possède les plus importantes réserves au monde dans le salar d’Uyuni). Donc l’alternance politique, c’est bien. Mais attention quand même, cette opposition bolivienne n’est pas banale. Et rien n’indique à ce jour qu’elle représente la majorité de la population.

La dignité revenue des Quechuas et des Aymaras

Ajoutons que le bilan de Morales n’est pas un mauvais bilan. On est tenté de mettre Morales dans le même sac que le tandem Chavez Maduro au Venezuela. Parce que dans les deux cas, il s’agit de dirigeants qui se revendiquent socialistes, avec dans les deux cas une dérive autoritariste.

Sauf qu’il y a une différence majeure : en Bolivie, Morales a plutôt fait preuve d’une certaine compétence économique. Les résultats sont là : PIB multiplié par 4 en 15 ans, pauvreté réduite de moitié, croissance de 4%, accès accru à l’éducation de base. Le tout grâce à la redistribution de l’argent obtenu avec la nationalisation de l’énergie, le gaz en particulier. Il n’y a que sur l’environnement où le bilan est très mitigé.

Et puis Morales a fait autre chose de majeur dans ce pays très particulier qu’est la Bolivie, où la population indienne des Andes (les Quechuas, les Aymaras) est majoritaire. Morales, lui-même fils de paysan aymara, a mis fin à la discrimination, voire au racisme, dont les Indiens étaient l’objet de la part d’une élite descendante des colons espagnols. Il a rendu leur dignité à ces populations, mis fin à l’étanchéité entre les classes sociales, fait émerger une bourgeoisie aymara. 

La Paz est une ville paradoxale : les pauvres vivent en haut à 4000 m d’altitude, parce qu’il y fait très froid. Les riches vivent en bas, à 3000 m, parce qu’il y fait meilleur. Morales a rendu leur dignité aux Boliviens d’en haut. C’est pour ça qu’aujourd’hui le vide politique laissé par son départ ne garantit pas un renouveau démocratique et il crée un risque de guerre civile. 

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