Dimanche 15 septembre, les Tunisiens votent pour le 1er tour de la Présidentielle. A première vue, c’est bien le seul pays arabe où la démocratie s’installe comme une habitude, 8 ans après les soulèvements en série que l’on sait. Mais il y a une face cachée : les femmes et leurs droits. C'est "le monde à l'envers".

Abir Moussi en meeting: c'est l'une des deux femmes candidates à la présidentielle tunisienne
Abir Moussi en meeting: c'est l'une des deux femmes candidates à la présidentielle tunisienne © AFP / Nacer Talel / ANADOLU AGENCY

Oui, il y a une pléthore de candidats pour cette élection présidentielle dimanche. Oui, la campagne s’est déroulée dans le calme. Et donc oui, la démocratie semble devenir un bien commun en Tunisie. Tant mieux.

Sauf que : en forçant un peu le trait, on pourrait dire que la moitié de la population manque à l’appel, les femmes.

Question toute simple : combien de femmes parmi les 26 candidats à se présenter pour ce 1e tour ? Réponse : deux. 2 sur 26. La première, Selma Elloumi, ancienne ministre du Tourisme, n’a aucune chance et fait à peine campagne. Et la seconde, Abir Moussi, possède un profil un peu particulier : ancienne membre du gouvernement Ben Ali, elle est un peu une nostalgique de l’ancien régime autoritaire tunisien. Et pas précisément disposée à accroitre les droits des femmes.

En résumé : il n’y a donc sur les rangs aucune femme qui serait une incarnation du renouveau démocratique depuis 8 ans. Ça c’est pour la présidentielle. 

Les Tunisiens vont enchainer début octobre avec des législatives. Et ce n’est pas mieux. Près de 90% des têtes de listes sont des hommes. Et le pourcentage monte à 95% si on prend l’ensemble des candidats, toutes listes confondues. Dans certaines régions, comme Tataouine, au Sud, on en est même à… zéro !

Pourtant, la parité a presque été atteinte l’an dernier, aux Municipales, mais… c’est parce que la loi l’y obligeait.

Cette fois ce n’est pas le cas. Résultat : chassez le naturel, il revient au galop. Marche arrière toute.

Centrales dans la révolution, délaissées depuis

Les femmes ont pourtant joué un rôle majeur pendant la Révolution tunisienne: il y a 8 ans, Ben Ali n’aurait sans doute pas été renversé si les femmes n’étaient pas descendues massivement dans la rue. Elles y étaient omniprésentes. Très mobilisées aussi sur Internet, avec plusieurs cyberdissidentes actives, et très engagées dans les associations de défense des droits de l’homme.

On peut citer quelques figures, comme Farah Hached ou Sihem Bensedrine, qui s’est vue confier l’Instance Vérité et Dignité, chargée d’enquêter sur les exactions de la période Ben Ali.

Si on remonte plus loin en arrière, rappelons aussi que la Tunisie a été le premier pays arabe à développer les droits des femmes, dès 1956. Donc oui, tout semblait réuni pour que les femmes occupent une place centrale dans la nouvelle Tunisie démocratique. Lors des premiers scrutins, l’électorat féminin avait d’ailleurs été particulièrement courtisé.

Et puis ça s’est enlisé. Il y a quelques jours, l’avocate Bochra Belhadj Hmida écrivait sur Twitter : « Qu’est donc devenu notre rêve ? »

Et on peut aussi regarder ce dessin de la formidable caricaturiste Willis from Tunis, publié le mois dernier. 

On y voit un couple chez lui. Monsieur est dans son canapé et regarde la télé. Madame arrive et dit : « J’ai fait le ménage, la vaisselle, le dîner, le repassage, les courses ; payé les factures, couché les enfants… je peux enfin aller manifester contre l’oppression ! Tout est dit !

Le retour du patriarcat

Ça veut dire que dans les mœurs, dans la société, ça n’avance pas, voire ça recule. C’est le diagnostic de plusieurs associations.

En façade, les droits hommes femmes sont à peu près égaux, même s’il y a des points noirs, l’héritage par exemple. Et sous le gouvernement sortant, de nouvelles lois ont été votées, pour autoriser le mariage avec un non musulman, ou combattre les violences conjugales.

Mais derrière cette façade, c’est beaucoup moins reluisant en coulisses. Les nouvelles lois ne sont pas appliquées. 

La société reste patriarcale, a fortiori dans les campagnes. L’accès aux soins pour les femmes est plutôt en recul. 

Les inégalités économiques sont criantes : par exemple 80% de la main d’œuvre agricole est féminine. Selon le classement du Forum de Davos sur les inégalités hommes femmes, la Tunisie est certes le 1er pays arabe mais elle n’arrive qu’à la 119ème place mondiale.

Et cette fois-ci, lors de la campagne, les droits individuels, en particulier féminins, ont été complètement en dehors du radar. Loin derrière les enjeux de sécurité, d’emploi, d’inflation.

Alors, vous allez me dire : on n’a pas de leçons à donner, vu le temps qu’il a fallu à la France pour avancer sur ces sujets (et on est encore loin du compte).

Mais le fait est là malgré tout : il y un risque de marche arrière en Tunisie. Et la présence des femmes en politique est souvent un bon indicateur de la maturité démocratique d’un pays.

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