Plus personne n’en parle ou presque. Mais les naufrages de migrants continuent régulièrement en Méditerranée. Le dernier lieu a eu lieu vendredi : 60 morts au large des côtes libyennes et tunisiennes.Et ce naufrage est aussi invisible que révélateur. C’est le Monde à l’envers.

Les survivants du naufrage, venus du Bangladesh
Les survivants du naufrage, venus du Bangladesh © AFP / FATHI NASRI / AFP

L’Europe a fermé ses frontières, et fermé ses yeux par la même occasion. Circulez, y’a rien à voir !

Sauf que ce naufrage de vendredi nous dit plein de choses. 

Arrêtons-nous d’abord sur la nationalité des victimes : en majorité, elles venaient du Bangladesh, en Asie, près de l’Inde.

Pas d’Afrique Noire ou du Moyen-Orient comme on pourrait le penser spontanément. Non, du Bangladesh. A plus de 9000 kms d’ici. Imaginez le périple. 

En fait, on le connait ce périple. Parce que 16 personnes ont survécu au naufrage.

Et elles racontent : 6 mois ballottés depuis le Bangladesh. Via Dubaï dans le Golfe. Puis Istanbul en Turquie. Puis Tripoli en Libye. Et les voilà récupérées par des passeurs : trois mois dans des camps sans pouvoir se laver avec un seul repas par jour. Avant le départ final de nuit dans un bateau : et le naufrage à 100 kms des côtes italiennes. 

Pauvreté et réfugiés climatiques

Au total, ils ont déboursé au total entre 7000 et 15.000 dollars, soit 20 ans de salaire moyen au Bangladesh, 20 ans ! Vous imaginez : toute la famille compte sur eux.

Ce flux migratoire en provenance du Bangladesh est récent. Il n’existait quasiment pas il y a 5 ans. 

C’est une émigration économique, le pays est surpeuplé, 165 millions d’habitants sur un tout petit territoire. Et il est confronté à un nombre croissant de réfugiés climatiques, 700.000 par an.

L’exil s’opérait traditionnellement vers le Golfe, employés dans le BTP pour les hommes, employées de maison pour les femmes, mais la demande a baissé. Beaucoup cherchent donc à rejoindre le Royaume-Uni, où vivent 500.000 Bangladais.

Tout ça pour dire que ce flux migratoire ne va pas s’arrêter : c’est le premier constat.

L'impact de la guerre en Libye

Ce naufrage est révélateur également de l'impact de la crise en Libye.

Ces migrants atterrissent en Libye parce que ce pays a longtemps été pour eux un débouché économique, avec des emplois dans le secteur pétrolier et aussi parce qu’il leur est présenté comme le meilleur point de passage vers l’Europe. En Turquie, en particulier, on n’hésite pas à les inciter à prendre l’avion vers Tripoli.

Là ils se retrouvent donc dans le chaos libyen, entre passeurs semi-esclavagistes, et milices en guerre.

Autant dire qu’ils n’ont qu’une idée : fuir (c’est d’ailleurs le cas aussi de nombreux Libyens eux-mêmes).

En plus, depuis que la guerre a repris près de Tripoli, il est difficile de savoir comment sont utilisés les moyens alloués par l’Union Européenne à la Libye pour gérer les flux de migrants. Il est probable qu’une grande partie soit détournée à des fins militaires.

L’ONU affirme redouter un exode vers la Tunisie voisine. Le naufrage de vendredi dernier s’est d’ailleurs produit dans cette zone : le bateau était parti de Zouara, à l’Ouest de la Libye, tout près de la frontière tunisienne.

Conclusion, et deuxième enseignement de ce naufrage : le chaos lié à la guerre en Libye va alimenter de nouveaux flux migratoires vers l’Europe.

Des morts invisibles 

Alors cela dit, c'est vrai, ce flux a quand même fortement diminué depuis le pic de 2015 : moins de migrants.

Mais le passage est devenu plus mortifère. Autrement dit : la proportion de migrants qui laissent la vie sur ces embarcations de fortune ne cesse d’augmenter. Il est de plus en plus dangereux de traverser la Méditerranée. 

Et là encore, le naufrage de vendredi est révélateur. Que s’est-il passé ?

Les migrants ont d’abord embarqué à Zouara sur un bateau de taille moyenne. Et une fois en mer, ils ont été transférés sur un canot pneumatique surchargé : un bateau beaucoup plus petit pour échapper aux garde côtes libyens et italiens.

Et le bateau a coulé. On est en présence d’une stratégie d’adaptation des passeurs au durcissement de la politique frontalière. Résultat : des morts en plus.

Officiellement, on en est à 500 morts en Méditerranée depuis le début de l’année. Mais en réalité, on ne sait pas. On ne sait plus. Pourquoi ?

Parce que d’un côté, les ONG sont chassées des eaux : il ne reste qu’un ou deux bateaux en activité.

Et de l’autre côté, l’opération maritime européenne Sophia a déserté depuis deux mois cette partie de la Méditerranée.

En l’occurrence, les rescapés de ce week-end ont eu un gros coup de chance : il y avait des pêcheurs tunisiens à proximité. Sans ça, personne n’aurait jamais rien su de ce naufrage.

C’est le dernier enseignement : cette tragédie des migrants est en train de devenir invisible.

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